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Sobriquets lorrains

Illustration : Robin IAMUNDO pour le Groupe BLE Lorraine

En Lorraine comme ailleurs, on affuble familièrement les gens d’un sobriquet. Celui-ci peut être formé d’un diminutif du nom ou du prénom. Par exemple, le Gustave deviendra le Gus ou le Tatave suivant que l’on s’appuiera sur la première ou la dernière syllabe (parfois redoublée) dudit prénom. C’est ainsi que l’Ernest deviendra le Nénesse, le Bernard, le Nanard, le Paul le Popol, la Simone la Momone, la Joséphine, la Fifine. Parfois, la construction sera plus complexe lorsque l’Elisabeth deviendra la Babette, ou plus curieusement, la Zaubiotte. Ce dernier connaîtra une belle fortune puisqu’il qualifiera dans les Vosges toute fille espiègle et jolie.

D’autres fois, le sobriquet sera tiré d’une caractéristique physique ou morale du personnage. Le boiteux deviendra alors le Penche à gauche, celui affublé de pieds plats, le Palmé, l’individu de petite taille, le Rase Motte, celui qui n’y voit goutte, le Bigleux, celui qui est un rien fluet, le Brin d’avoine, et l’homme d’âge avancé le Croume (en Moselle, le Krumm).

Enfin, le sobriquet peut-être tiré de la fonction de la personne : le boulanger deviendra alors la Boulange, le menuisier le Rabot, le maraîcher la Salade, le curé la Tonsure, et le peintre le Pot.

Dans les années 1950, on dénommait un épicier de mon village « le petit Vodu ». C’était un homme effectivement petit, portant élégamment casquette et tablier de cuir, et, curieusement, une barbichette et une moustache Napoléon III. Tous les enfants en avaient fait leur idole en s’écriant lorsqu’ils venaient à passer devant son échoppe (plus sombre et étroite que la caverne d’Ali-Baba) : «  Ah, le petit Vodu ! Ah, le petit Vodu ! ». Ce qui leur valait en retour poing haut serré et vertes invectives à la mode de l’époque du genre : « Attendez un peu, espèces de garnements, que je vous taille les oreilles en pointe ! »

L’origine de ce sobriquet est historique. En Parler Lorrain, « vodu » signifie « vendu ». Mais à quelle occasion ce petit bonhomme avait-il été vendu ? Celle du marché aux esclaves ? Celle de la traite des courtisanes ? Certes non ! En fait, notre brave épicier approchait les vingt printemps lors de la guerre franco-prussienne de 1870 (ce dont attestaient nostalgiquement sa barbichette et sa moustache). A cette époque, tous les hommes ne partaient pas à la guerre, mais il s’opérait un tirage au sort : celui qui tirait un mauvais numéro partait, celui qui en tirait un bon restait. Mais il était légal de procéder à de menus aménagements (pas vraiment démocratiques, à vrai dire) : le pauvre chanceux pouvait vendre son bon numéro à un riche malchanceux. Le pauvre partait donc mourir en héros, alors que le riche restait tranquillement à fumer sa pipe dans ses pénates. C’est ce qu’avait fait notre bon « petit Vodu » : il s’était « vodu », c’est-à-dire vendu.

Fort heureusement, il en était revenu ! Lequel fait d’armes aurait pu lui valoir, comme le vieux mineur de Germinal qui avait toujours survécu aux effondrements, à la silicose, et aux coups de grisou, le sobriquet héroïque et un tantinet apache de « Trompe la Mort » !

Rédigé par Jean-Paul BOSMAHER

Professeur de lettres à la retraite et écrivain pour le Groupe BLE Lorraine.

M. BOSMAHER est l’auteur de plusieurs ouvrages de références sur la Lorraine, dont notamment le « Parler Lorrain » paru en 2014 aux Editions du Quotidien.

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