in , ,

Secondes Rencontres des Langues Régionales de Lorraine

Les Secondes Rencontres des Langues Régionales de Lorraine se déroulent à Château-Salins (Crédits image : Groupe BLE Lorraine)

Appelées à être pérennisées après le succès de la première édition à Mousson, les Rencontres des Langues Régionales de Lorraine reviennent avec une seconde édition à la Salle des Fêtes de Coutures, à Château-Salins, dans le Saulnois. Organisées conjointement par le Groupe BLE Lorraine, les Amis du Vieux Mousson et les Amis du Saulnois et de son Patrimoine, en partenariat avec la section sarrebourgeoise de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Lorraine, ces secondes Rencontres des Langues Régionales de Lorraine sont l’occasion de réentendre et de découvrir de nouveaux aspects de notre patrimoine linguistique.

Car oui, nos langues régionales font partie de notre patrimoine. Pourtant, quand on parle de patrimoine, nous pensons plus volontiers à nos châteaux, à nos églises ou encore à nos paysages, c’est-à-dire à la pierre, à ce qui est visible et matériel. Le patrimoine s’appréhende à travers nos sens, à ce qui se voit, à ce qui se touche. A ce qui se sent aussi, comme le parfum des fleurs, des herbes aromatiques, du fumier dans les usoirs ou encore de l’odeur particulière de la forêt après la pluie. Mais également à ce qui se goûte, comme nos quetsches légèrement acidulées ou comme nos douces mirabelles, perlées par la rosée du matin, avant d’être gorgées de Soleil durant l’été. Ou encore à ce qui s’écoute comme le chant des oiseaux, le cliquetis apaisant de nos ruisseaux et de l’eau qui descend de nos montagnes, comme les cloches ou les crécelles qui résonnent encore dans nos villages ou comme nos langues régionales. Patrimoine certes immatériel, nos langues régionales s’entendent, mais s’écrivent aussi, se lisent. Elles sont néanmoins bien plus qu’un simple patrimoine oral et écrit. Elles sont en effet tout autant le reflet d’une pensée, d’une représentation et d’une certaine conception du monde qui nous entoure. Elles contiennent d’ailleurs des spécificités, des mots particuliers et des expressions propres, uniques et parfois intraduisibles en français, à l’image du fameux « narreux » en Lorrain roman par exemple. C’est ce qui les rend à la fois si précieuses et si fragiles.

ll est important de rappeler qu’environ 7 000 langues sont parlées dans le monde. Bien qu’elles appartiennent toutes au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture, plus connue sous l’abréviation « UNESCO », leur nombre et leur diversité s’amenuisent chaque année. Près de la moitié pourrait ainsi disparaître d’ici la fin du siècle. Plus de 200 langues se sont déjà éteintes au cours des trois dernières générations, tandis que 538 sont en situation critique, 502 sérieusement en danger, 632 en danger et 607 autres considérées comme vulnérables. Une langue s’éteindrait tous les quinze jours selon certaines études. 95 % des langues de la Terre ne sont en réalité parlées que par 5 % de la population mondiale. L’agence de l’ONU pour la culture et l’éducation considère qu’une langue est « en danger » quand elle « n’est plus enseignée aux enfants comme langue maternelle à la maison » et que les plus jeunes locuteurs en sont les parents. De la même manière, une langue serait « sérieusement en danger » lorsqu’elle n’est plus parlée que par les grands-parents, et que les parents la comprennent « mais ne l’emploient plus avec leurs enfants ni entre eux ». Dernier stade avant l’extinction d’une langue, la « situation critique » traduirait le fait que « les derniers locuteurs sont de la génération des arrière-grands-parents » et que la langue n’est « pas pratiquée dans la vie de tous les jours ». En Lorraine, les franciques luxembourgeois, mosellan et rhénan sont classés comme vulnérables, alors que le Lorrain roman est quant à lui sérieusement en danger. Pourtant, à l’instar des autres langues régionales de l’Hexagone, aucune des langues régionales de Lorraine n’a ici un statut officiel, c’est-à-dire qu’elles ne sont reconnues pas par la loi. La constitution française reconnaît uniquement, depuis la loi constitutionnelle du 23 juillet 2008, que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Par ailleurs, si la France a signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, elle ne l’a jamais ratifiée, ce qui lui vaut régulièrement des reproches du Conseil Economique et Social des Nations Unies. Rappelons à ce titre que parler sa langue est un droit de l’Homme. Car parler sa propre langue, l’utiliser pour exprimer son identité, sa culture et son histoire constituent un droit fondamental.

La disparition d’une langue entraîne des conséquences non négligeables. Car avec chaque langue qui disparaît, c’est une identité culturelle, des savoirs traditionnels et une richesse humaine qui s’éteignent. Comme nous l’avons vu, à travers ses mots et leur étymologie, à travers la syntaxe, une langue véhicule une philosophie. Les toponymes traduisent les caractéristiques de la région. Sans parler du patrimoine immatériel des contes et légendes, autrefois transmis de génération en génération en langue régionale lors des longues veillées d’hiver au coin du feu. L’extinction d’une langue emporte avec elle cet héritage et appauvrit le patrimoine de l’humanité. Mais cela entraîne aussi des conséquences très concrètes sur les locuteurs. En effet, être coupé de sa langue, c’est être coupé de son rapport au monde, c’est perdre ses repères. Ce qui peut provoquer des difficultés à rejoindre la société dominante, des problèmes d’isolement, de dépression, auxquels viennent souvent s’ajouter le racisme et la pression sociale. Des études ont de même montré que le fait de ne plus parler sa langue a un impact important sur sa santé, qu’elle soit mentale ou même physique.

En France, comme dans d’autres pays du monde, le manque de reconnaissance des langues régionales a poussé et pousse encore à les délaisser au profit de langues considérées plus prestigieuses et synonymes de réussite scolaire et professionnelle. Il y a d’ailleurs toujours cette croyance, fausse, que le français serait la langue des lumières face à l’obscurantisme des langues régionales. Or, toutes les langues ont la même valeur. Cela avait déjà commencé lors de la formation des Etats-nations. L’idée d’un seul peuple parlant la même langue, uni sous le même drapeau et le même crédo, a abouti dans de nombreux pays à une instruction de masse monolingue. Cet imaginaire, avec son objectif d’uniformisation, encore plus dans un pays ultra-centralisé comme la France, a conduit au déplacement linguistique des langues minorisées vers les langues dominantes. Tout le monde a encore en tête le rôle des professeurs et des hussards noirs de la république qui n’hésitaient pas à taper sur le bout des doigts des élèves qui ne parlaient pas en français en salle de classe. Beaucoup de nos parents, de nos grands-parents, voire de nos arrière-grands-parents pour certains, ont connu et subi ce sentiment de honte et de culpabilisation qui a entraîné à des fins, ou des espoirs, d’ascenseur social et d’intégration sociale, le déclin de la transmission familiale. A cela s’est encore ajouté l’exode rural, vers les villes ou même vers la capitale française, pourvoyeuses d’emplois et de réussite professionnelle, contraignant certains à renoncer à leur langue régionale et à corriger leur accent. Sans compter les guerres et les déplacements de population, à l’image de l’exode des Mosellans qui habitaient à proximité de la frontière allemande en 1939 et accueillis, pas toujours à bras ouverts, par des populations de l’Ouest et du Sud-Ouest de l’Hexagone qui ne les comprenaient pas. Ce traumatisme, ce déracinement, cette alinéation, cet effacement de soi a produit chez nous, en Lorraine, une identité complexe, mais aussi un complexe identitaire qui perdure malheureusement encore aujourd’hui.

La préservation de nos langues régionales est par conséquent essentielle à bien des égards. De plus en plus de langues sont menacées, d’autres meurent comme nous l’avons vu. Pourtant, il serait plus exact de parler de langues dormantes ou en sommeil que de langues mortes. En effet, le langage n’est pas un organisme biologique. C’est au contraire une réalité sociale capable de se réveiller. Certaines langues éteintes ont ainsi été réactivées, comme le livonien en Lettonie. L’exemple le plus frappant reste peut-être l’hébreu. Après s’être éclipsé pendant des siècles, il est de nos jours la langue maternelle de plusieurs millions de personnes. Il faut donc bien comprendre qu’au-delà de la question du financement des programmes d’enseignement des langues régionales, des professeurs et du matériel d’apprentissage dans l’éducation nationale, la survie d’une langue dépend surtout de la volonté de sa communauté de la faire vivre, même si ses locuteurs ont souffert et doivent encore panser leurs plaies.

Conscient de cela, tout en étant réaliste sur la situation actuelle, j’ai proposé, à travers le Groupe BLE Lorraine, d’organiser des rencontres autour des langues régionales de Lorraine. Une rencontre a été justement déterminante dans l’émergence puis la concrétisation de cette idée. Celle à Metz, il y a deux ans, avec Catherine Lacombe qui était en train de réaliser un mémoire sur la confluence des langues au Pays de Sarrebourg et dans la réserve mondiale de biosphère de Moselle-Sud dans le cadre de son Mastère II « Langues, littératures et civilisations étrangères et régionales » à l’Université de Clermont-Auvergne. Catherine Lacombe souhaitait en savoir davantage sur le site BLE Lorraine qui s’était déjà lancé dans la publication d’articles bilingues français-Francique lorrain et français-Lorrain roman. De cette rencontre, puis d’autres par la suite, comme celle avec René Auclair, Président des Amis du Vieux Mousson et passionné de langues, de musique et d’histoire, sont ainsi nés nos fameuses Rencontres des Langues Régionales de Lorraine, même si ici le terme de « rencontres » fait surtout allusion à la Lorraine comme terre de passage et de carrefour linguistique entre les mondes roman et germanique.

L’essentiel est là. Car au-delà de notre volonté de préserver et de valoriser nos langues régionales, l’idée est aussi d’apprendre de l’autre et de le découvrir. Il y a souvent, à tort, des a priori et des préjugés en Lorraine romane vis-à-vis de la Lorraine germanophone et inversement. Nos rencontres des langues régionales nous invitent alors toutes et tous à les dépasser, à dialoguer et susciter intérêt et la curiosité pour mieux apprendre à se connaître et à travailler ensemble car que ce soit en Lorraine romane ou en Lorraine germanophone, les problématiques et les obstacles à nos langues sont les mêmes. D’où l’importance de fédérer et de rassembler toutes les bonnes volontés, afin de faire émerger des initiatives, de créer des synergies et de donner l’envie d’agir.

reuve en est aujourd’hui qu’il y a une envie et un intérêt réciproque. Nos Rencontres des Langues Régionales en sont à leur seconde édition même si elles restent quelque chose de nouveau, d’inédit et de rafraîchissant dans le paysage lorrain. L’an dernier, à Mousson, ce fut en effet la toute première fois qu’un évènement réunissait l’ensemble des langues régionales de Lorraine, c’est-à-dire les deux grandes familles que constituent le Lorrain roman et le Lothringer Platt. Jusqu’à présent, les quelques évènements qui étaient organisés étaient consacrés à l’une ou l’autre de ces familles linguistiques, mais pas aux deux. C’est pourquoi nous avons tout de suite voulu instaurer une parité entre les deux au niveau des interventions et des ateliers proposés tout au long de la journée. Toutes les langues se valent, nous l’avons dit. Nous avons de la même manière tout de suite voulu ouvrir nos Rencontres au public, par la gratuité certes, mais aussi par le soin de ne pas les confiner à un cercle fermé de spécialistes. Alors qu’on pensait le Lorrain roman éteint, certaines le parlent encore, des jeunes s’y intéressent, pendant que d’autres proposent même une méthode pour l’apprendre. D’autres encore apprennent le francique dans des cours du soir pour trouver un emploi au Luxembourg. Lucides mais volontaires pour un avenir meilleur, nous sommes tous ici les héritiers d’un patrimoine linguistique multimillénaire. Conscient de sa fragilité et de son importance, je ne peux vous inviter, chacune et chacun, à votre humble niveau, à faire vous aussi simplement votre part pour transmettre et faire vivre nos langues.

Rédigé par Thomas RIBOULET

Président-fondateur du Groupe BLE Lorraine et Rédacteur en Chef de BLE Lorraine.

Qu'est ce que vous en pensez ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Are you human? Please solve:Captcha


château de Pierre-Percée

Le château de Pierre-Percée restauré