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Histoire de Marguerite de Wendel

« Le destin fou de Marguerite de Wendel », de Danièle Henky

Au début du XIXème siècle, c’est dans un quasi-dénuement que s’éteint Marguerite de Wendel, cette aristocrate lorraine qui a donné naissance à une dynastie de grands producteurs d’acier à travers le monde. Surnommée « la Dame du fer », cette capitaine d’industrie très attachante dirigea en effet les plus importantes forges de Lorraine à une époque particulièrement troublée. Devenue veuve, elle resta seule face à la folie révolutionnaire qui l’emprisonna, fit mourir son fils, guillotina son petit-fils, et détruisit cet empire qu’elle s’efforcera ensuite de reconstruire. Dans cet ouvrage captivant, digne des plus belles sagas historiques, Danièle Henky invite le lecteur à suivre le destin bouleversant de cette femme d’exception qui sut s’imposer avec courage et générosité dans un univers hostile et un siècle passablement tourmenté qui n’est pas sans rappeler le nôtre.

BLE Lorraine : Pouvez-vous nous décrire en quelques phrases qui était Marguerite de Wendel ?

Danièle Henky : « On sait peu de choses de l’enfance de Marguerite de Hausen, née à Sarreguemines dans une famille aisée. Son père s’enrichit dans le commerce du bois puis hérita de la charge de receveur des finances ce qui lui permit de bien doter sa fille. Elle épousa en 1739 Charles de Wendel, un maître des forges en plein essor, dont le père avait été récemment anobli par le Duc Léopold. Et c’est là véritablement que commence l’histoire de la dame du fer.

Elle ne s’est pas contentée, en effet, de donner à son époux plusieurs enfants ou d’être, à Hayange et à Metz, une hôtesse attentive aux invités qui pourraient servir la carrière de Charles. Elle s’est s’intéressée très tôt au fonctionnement des forges et plus largement aux entreprises de son mari.

Non contente de remplacer Charles – toujours en voyage pour trouver de nouveaux marchés ou à Paris pour réclamer son dû à la Couronne jamais pressée de payer ses commandes – elle a appris à recevoir les acheteurs, à traiter avec l’armée qui achetait des boulets de canons, à régler les factures. Mais aussi, ce qui est beaucoup plus surprenant, elle était capable de surveiller les coulées des hauts-fourneaux de Hayange ou de s’assurer de la bonne marche de la platinerie. Elle pouvait aisément remplacer un contremaître.

Après la mort de son mari, aidée de ses gendres, elle a fait face durant la période tourmentée de la révolution française. Jusqu’au bout, elle a tenté de protéger l’entreprise de la faillite et c’est sans doute grâce à sa ténacité que sa famille a pu relancer toute l’affaire au début du XIXème siècle. »

BLE Lorraine : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire un livre sur elle ? Qu’est-ce qui vous fascine tant chez ce personnage hors du commun ?

DH : « Je connais bien les vallées du fer, celle de l’Orne et celle de la Fensch. Plusieurs membres de ma famille ont travaillé dans les usines de Wendel. Mon père, ingénieur sidérurgiste, était responsable des laminoirs de Sacilor à Gandrange et m’a fait visiter le site à plusieurs reprises. Mes études littéraires puis mon orientation professionnelle m’ont éloignée un temps de cet univers mais en voyant disparaître tous ces sites sidérurgiques et s’éteindre les derniers hauts-fourneaux, j’ai voulu témoigner à ma façon de ce que furent ces usines qui avaient fait vivre des générations. En tant que chercheure, je suis tout naturellement remontée aux sources et j’ai rencontré cette femme étonnante. Des amis m’ont fourni quelques ouvrages où l’on retrouvait sa trace, m’ont emmené sur l’ancien site du château de Hayange et j’ai commencé à écrire.

Ce qui me fascine chez Marguerite de Hayange c’est sa ténacité, son courage, sa détermination toujours pleine de modestie et de constance. Elle ne se plaint jamais, elle avance quelles que soient les difficultés rencontrées, financières, juridiques, historiques. On peut s’en rendre compte dans les nombreux mémoires qu’elle a écrits ou dans les lettres adressées aux fournisseurs, aux politiques. Quand elle était sûre de son droit, elle n’a pas hésité à engager des procès. Elle a soutenu sans fléchir son époux, éduqué ses enfants et a trouvé le temps d’apprendre un métier hors du commun pour une femme, surtout à cette époque, celui de fondeur, de sidérurgiste. C’était une femme ouverte aux progrès de son temps, une femme des Lumières. »

BLE Lorraine : Paradoxalement, Marguerite de Wendel reste méconnue du grand public en Lorraine. Pourquoi ?

DH : « Son cas n’est pas isolé. Il existe au XVIIIème siècle d’autres épouses qui épaulent leurs maris dans leurs entreprises, se distinguant par leur acharnement au travail et un sens aigu des affaires et de l’économie, capables de bien réinvestir l’argent gagné. On en trouve dans les filatures du Nord ou des Vosges, par exemple. Mais on ne se souvient le plus souvent que de leurs époux auxquels sont attribués tous les mérites de la réussite professionnelle. L’Histoire a ainsi préféré distinguer Mme de Pompadour, la frivole maîtresse de Louis XV, la Reine Marie Antoinette, épouse dépensière de Louis XVI ou Charlotte Corday qui assassina Marat et laisser dans l’ombre les femmes d’affaires, les intellectuelles ou les artistes du XVIIIème siècle. Mme du Châtelet, brillante mathématicienne et physicienne est connue surtout pour avoir été … la maîtresse de Voltaire. On commence tout juste à reconnaître les travaux pionniers d’Olympe de Gouges qui publia en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Désavouée à son époque même par la majorité des philosophes des Lumières, elle fut effacée des récits historiques par les siècles suivants soucieux de remettre les femmes à leur « juste » place. Et aujourd’hui, il reste de nombreux talents féminins à exhumer. »

Danièle Henky
Danièle Henky a écrit un ouvrage sur Marguerite de Wendel (Crédits photo : DR)

BLE Lorraine : Peut-on dire que les épreuves de la vie ont forgé son caractère et son tempérament ?

DH : « Je pense qu’elle devait avoir un caractère bien trempé et qu’elle avait reçu une bonne éducation. Cela lui a permis de faire face aux épreuves. On perçoit, notamment dans ses lettres, mais aussi par ce qu’elle a réussi à réaliser au sein de l’entreprise, qu’elle agissait avec sagesse, courtoisie et discernement : une main de fer dans un gant de velours ! C’est une femme qui sait se tenir et qui met son intelligence au service de ses moindres tâches. Elle affronte les épreuves avec un courage étonnant et, par exemple, après avoir connu injustement la prison révolutionnaire, elle ne pense ni à récriminer, ni à se venger mais à régler ses dettes. Elle rembourse scrupuleusement tous ceux qui l’ont aidée et s’inquiète ensuite de tenter de racheter son entreprise. Elle est âgée déjà mais elle ne s’accorde le droit de lâcher prise que lorsqu’elle sait que tout est en ordre. Sans doute les épreuves l’ont elle aguerrie, mais elle avait déjà de bonnes prédispositions pour les affronter. C’était une grande dame ! »

BLE Lorraine : Capitaine d’industrie, Marguerite de Wendel était-elle en avance sur son temps et pionnière quant à la condition féminine à la fin du XVIIIème siècle ?

DH : « C’est indubitablement une pionnière mais je ne pense pas qu’elle se voyait comme telle. Il s’avère en effet qu’elle était curieuse, intéressée par les nouvelles techniques et par un univers qu’elle ne connaissait absolument pas avant de venir à Hayange : le monde de la sidérurgie. J’imagine qu’au début, elle a voulu relayer son époux qui était très occupé et obligé de se déplacer souvent pour la bonne marche de ses affaires. Mais je doute qu’elle ait pu entreprendre tout ce qu’elle a fait si elle n’y avait pas pris goût. Elle aimait son travail, elle a investi, elle se lançait dans des projets, elle était force de proposition face à ses fournisseurs. Elle a montré tout naturellement ce qu’une femme est capable de faire si on lui laisse le champ libre et c’est exactement ce qu’a fait Charles, son mari. Il lui a confié son entreprise. Lorsque leur fils Ignace est appelé par le roi à d’autres tâches, notamment la création du Creusot, elle ne s’en émeut pas. Et c’est encore elle qui assure la relève, au lieu du fils aîné, à la mort de Charles. Elle accomplit son destin sans état d’âme en mobilisant toutes ses ressources. Par son exemple, elle montre, sans avoir besoin de faire de longs discours, ce dont est capable une femme. »

BLE Lorraine : Que reste-t-il finalement aujourd’hui de son œuvre et de sa vie ?

DH : « Je pourrais vous répondre qu’il ne reste d’elle qu’un portrait anonyme et quelques lettres dans des archives, mais je crois que je passerais à côté de l’essentiel. Elle a non seulement, avec son mari, Charles, donné naissance à une dynastie d’hommes et de femmes qui ont marqué l’histoire et continuent d’œuvrer un peu partout dans le monde, mais elle a aussi contribué à la création de deux vallées industrielles qui, malgré bien des vicissitudes, poursuivent leur destinée aujourd’hui encore. Certes beaucoup de sites industriels sont fermés ou sont en passe de l’être, mais les populations ont transformé le paysage, ont fait souche venant des horizons les plus divers, et ont donné une existence forte à des bassins autrefois agricoles et peu peuplés. Il faut avoir la confiance qu’elle avait dans l’avenir et se dire que ce monde polyvalent qu’ont généré ces grands industriels a les moyens de se reconvertir pour poursuivre autrement l’œuvre qu’ils avaient commencé à entreprendre. Reste aussi le patrimoine matériel (architectures urbaines, sites industriels désormais étudiés par les archéologues) et immatériel (savoir-faire et vocabulaire spécifiques des lamineurs, des fondeurs, etc.) qui a donné à la région sa spécificité. Et enfin l’émouvant souvenir d’une vie qui témoigne de tout ce dont une femme est capable de faire pour peu qu’on ne l’entrave pas ! »

Le destin fou de Marguerite de Wendel, de Danièle Henky, éditions du Papillon Rouge, 2021, 264 pages, 19,90 euros.

Rédigé par Rédaction BLE Lorraine

La Rédaction du Groupe BLE Lorraine, premier média et think tank indépendant de Lorraine.

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