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Du Quartier impérial à Metz

Détail de la façade de la Villa Burger dans le Quartier impérial à Metz (Crédits photo : Joseph ADAMO pour le Groupe BLE Lorraine)

De 1871 à 1918, l’Alsace et la partie de la Lorraine qui correspond à l’actuel département de la Moselle ont été annexées à l’Allemagne, formant, dans le vaste édifice germanique, ce qu’on appelait alors le Reichsland Elsaβ-Lothringen, c’est-à-dire, littéralement, la « Terre d’Empire d’Alsace-Lorraine ». Cette période fut évidemment douloureuse pour la plupart des Alsaciens et des Lorrains qui, tout en accusant la brutalité de l’Annexion, gardaient au plus profond de leur cœur des sentiments éminemment francophiles.

En Lorraine, nombre d’entre eux ont continué à parler le français et à fréquenter ces associations qui, sous couvert d’activités sportives ou culturelles, entretenaient le souvenir de la mère patrie. C’était le cas, par exemple, de la Lorraine Sportive fondée par Alexis Samain, ou du Souvenir français, association ayant vocation à entretenir la mémoire des soldats français tombés en 1870 et qui, en 1908, avait fait ériger à Noisseville, près de Metz, un pompeux monument dont l’inauguration devait susciter des remous, dans la mesure où, à cette occasion, quelques milliers de Lorrains annexés ont entonné la Marseillaise au nez et à la barbe des autorités allemandes !

Villa Burger
La Villa Burger sur l’Avenue Foch à Metz (Crédits photo : Joseph ADAMO pour le Groupe BLE Lorraine)

Période mouvementée donc, et qui semble avoir laissé aux Lorrains de Moselle, une identité complexe et aussi, de fait, quelques complexes identitaires, l’Annexion a aussi été marquée par une vague de construction qui a durablement marqué le paysage de la région. A Metz notamment, c’est tout un quartier qui sort de terre au tournant des XIXème et XXème siècles. La ville, qui était encore corsetée par ses remparts médiévaux, doit s’étendre pour absorber une population sans cesse grandissante. Sur ordre du Kaiser Guillaume II, les vieilles murailles sont abattues et les fossés sont comblés. A leur place, on trace le Kaiser Wilhelm Ring, sorte de boulevard périphérique censé faciliter la circulation dans cette ville qui devient la porte occidentale de l’Empire allemand. La porte … mais aussi la vitrine du Reich !

Car évidemment, les architectes ont l’ordre de vanter, dans leurs constructions, tout ce qui fait la grandeur de la culture germanique. Le long du Ring, actuelle Avenue Foch, des villas sortent de terre, qui imitent l’architecture de Bavière ou d’Alsace ou qui pastichent les châteaux de Frédéric de Prusse ou de Maurice de Saxe. Ici, une demeure que l’on croirait avoir été ramenée des rives du Rhin. Là, un bâtiment qui rappelle ce qu’on peut voir à Dresde ou à Nuremberg. L’Empereur voit grand … Très grand !

CCI Moselle
La Chambre de Commerce et d’Industrie de la Moselle et la Tour Camoufle, Place Raymond Mondon, ancienne place impériale (Crédits photo : Marc Ryckaert)

A une encablure de la vieille Tour Camoufle, l’un des rares vestiges des remparts à avoir été conservé, Guillaume II fait construire, dès 1905, l’Hôtel des Postes ainsi que la nouvelle gare. Si le premier rappelle un peu la silhouette du château du Haut-Koenigsbourg, la gare, en revanche, imite l’architecture romane des cathédrales de la Vallée du Rhin. Sa construction, confiée à l’architecte berlinois Jürgen Kröger doit montrer toute la puissance et la modernité du Reich. Avec une longueur totale de 300 mètres, c’est la deuxième gare la plus vaste d’Allemagne à l’époque, le bâtiment se fait également instrument de propagande. Partout, sculptures et vitraux vantent la grandeur du Reich. La Tour de l’horloge, pour ne citer que cet exemple, arbore ainsi une figuration du Comte von Haeseler, alors commandant de la place fortifiée de Metz, sous les traits d’un brave chevalier dont le glaive et le bouclier sont résolument tournés vers la frontière, toute proche.

Hôtel des Postes
L’Hôtel des Postes à Metz (Crédits photo : Joseph ADAMO pour le Groupe BLE Lorraine)

Bien-sûr, ce nouveau quartier est loin de susciter l’approbation des Messins de souche. Maurice Barrès, dans son roman intitulé Colette Baudoche, se fait l’écho de l’anti-germanisme ambiant en notant, dans les premières pages de son récit, que dans la gare que les Allemands construisent à Metz, « rien ne s’élance, tout est retenu, accroupi, tassé sous un couvercle d’un prodigieux vert-épinard. On y salue l’ambition d’une cathédrale et ce n’est qu’une tourte, un immense pâté de viande ». Plus loin, dans le même ouvrage, Barrès brocarde les maisons de l’actuelle Avenue Foch en disant qu’elles sont toutes couleur café au lait, chocolat ou thé, « révélant chez les architectes germains une prédilection pour les aspects comestibles ».

Mais c’est qu’il est sévère, le Monsieur Barrès ! Et pourtant, quand il publie son roman, en 1913, les Allemands s’en prennent bien à ce que les Messins ont de plus cher. Ils remuent leur patrimoine. Ils bouleversent leur paysage. Ils touchent à l’intime. Sur l’Ile du Petit Saulcy, c’est le Temple Neuf qui s’érige, pour permettre aux nouveaux venus, de culte protestant, d’avoir un endroit de prière décent. Même la cathédrale subit des modifications, sous le compas de l’architecte Paul Tornow.

Villa Metz
Villa de style néo-baroque près de l’Avenue Foch à Metz (Crédits photo : Joseph ADAMO pour le Groupe BLE Lorraine)

Longtemps qualifié de « quartier allemand », voire même de « quartier boche », le secteur de la Gare de Metz fait l’objet, depuis une petite trentaine d’années, d’une véritable réhabilitation. Ce quartier, qu’on désigne désormais sous le nom de « Triangle impérial », a été proposé pour être inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. En 2017 et 2018, la Gare de Metz a été élue « plus belle gare de France ».

Plus belle gare de France ou plus belle gare d’Allemagne ? Car c’est bien l’Allemagne qui a décidé des plans et financé le bâtiment. Metz, plus belle gare de France. Peut-être. Que voilà en tout cas un joli pied de nez à la tourte recouverte d’épinards dont parlait Barrès !

Rédigé par Kévin GOEURIOT

Historien de la Lorraine, écrivain et professeur d’histoire-géographie pour le Groupe BLE Lorraine.

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