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L’Alsace-Lorraine après la Grande Guerre : réintégration ou annexion ?

D’abord, recontextualisons les faits. Les Alsaciens et les Lorrains ont ressenti durant de nombreuses décennies, si ce n’est encore aujourd’hui, cette amertume de n’avoir jamais été consultés sur le sort de leur territoire, et par conséquent de leur vie, dans les différents traités proclamant leur rattachement soit à l’Allemagne, soit à la France. A la suite de la défaite française face à la Prusse et ses alliés, le Traité de Francfort du 10 mai 1871 scella le sort d’une partie de la Lorraine et de l’Alsace pour un peu moins de cinquante ans. De ce traité naitra officiellement la proclamation de l’Empire allemand et de ses nouveaux territoires fraîchement ralliés ou bien conquis.

A cela, la France rétrocède l’extrême Nord-Est de ses terres. De nombreux députés et haut-placés d’Alsace et de Lorraine émettent une protestation écrite qu’ils joindront à l’Assemblée de Bordeaux, débattant du sort des Alsaciens et des Lorrains prochainement annexés. A cette débâcle, les députés protestataires alsaciens et lorrains furent désapprouvés et leur protestation blâmée. L’enjeu de leur avenir n’était plus de leur ressort. A tel point que le Traité de Francfort fut davantage interprété comme un cessez-le-feu plutôt qu’une véritable paix. A cette trêve, Léon Gambetta ajouta à propos de l’Alsace et de la Lorraine : « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais ». Ce qui reflète l’orgueil effrité de la France et son souhait de revanche.

Quelques années et une guerre plus tard, après le Traité de Versailles du 28 juin 1919 consécutif à la défaite de l’Empire allemand lors de la Grande Guerre, l’ancien Reichsland Elsass-Lothingen, va se voir rattacher à la France. La continuité de cette péripétie implique de nombreuses modalités.

Le District de Lorraine et le territoire alsacien redeviennent français tout en maintenant un régime juridique particulier, à savoir le Droit Local et la loi sur le Concordat. On divise ce territoire en trois départements : la (nouvelle) Moselle comprenant la partie des anciens départements de la Moselle et de la Meurthe qui avaient été annexés au Reich par le Traité de Francfort, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, ce dernier conservant les cantons de Saales et de Schirmeck qui étaient initialement vosgiens avant 1871. Le Territoire de Belfort, anciennement appelé « Arrondissement de Belfort » avant de rester le seul morceau de territoire alsacien laissé à la France après l’annexion de l’Alsace par les forces prussiennes, fut définitivement rattaché à la Franche-Comté. La Meurthe-et-Moselle a, elle, conservé ses frontières inscrites en 1871. Tout cela amène à une Lorraine et à une Alsace redessinées.

La germanisation de l’Alsace et de la Lorraine s’effrite avec l’abolition de l’allemand en tant que langue d’enseignement et d’administration publique, remplacé par l’usage total du français. Les populations germanophones, mais aussi plattophones et alsacophones, ont interprété cette imposition linguistique sans transition comme un drame et une transgression. La brutalité dont firent preuve les autorités françaises fut dénoncée en comparaison de l’attitude des Allemands qui avaient laissé l’enseignement du français comme langue secondaire, notamment pour les Lorrains romanophones et les Welches après l’Annexion de 1871.

Ces modalités de réintégration de l’Alsace et de la Lorraine au territoire français évoquent encore des sujets sensibles comme la hiérarchisation des citoyens selon leur degré de germanisation et de francophilie, catégorisés lors de la Commission des triages visant à ranger en quatre classes distinctes les Alsaciens et les Lorrains de l’ancien Reichsland. Selon leur classement (A, B, C ou D), les citoyens pouvaient avoir accès à des droits civiques différents. Cette classification s’est faite selon des critères d’ascendance ethnique et culturelle humiliants pour ces populations victimes de « l’antibochisme » français. Ce « nettoyage ethnique » avait pour but d’écarter le plus possible de germanophiles. Dans son ouvrage publié en 2016 et intitulé Une épuration ethnique à la française, l’Alsacien Bernard Wittmann retrace les bases du processus de réintégration de la nationalité française des « indésirables » de 1918 à 1922 et dénonce les politiques de francisation despotiques et jacobines de la République.

Les espoirs des dirigeants de l’ancien Reichsland placés dans les promesses du président étatsunien Woodrow Wilson, co-fondateur de la Société Des Nations en 1920, au sujet notamment du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, furent vite douchés. Cette disposition ne s’appliqua pas à l’Alsace et à la Lorraine qui s’étaient rapidement vues rattachées à la France. Cette réintégration fit suite aux directives promulguées par le Traité de Versailles sans consultation des concernés, ce qui créa une forme de rancœur.

C’est dans ce contexte que 200 000 résidents d’Alsace et de Lorraine furent considérés comme « piètrement francophiles » par les autorités françaises. Ils furent expulsés et leurs biens furent confisqués car ils étaient assimilés à des Allemands ou de manière plus dégradante à des « Boches de l’Est ». En parallèle, des Lorrains et des Alsaciens qui avaient fait le choix de la France en 1871 retournèrent sur leurs terres d’origine. Seulement une maigre partie des résidents assimilés à des « Allemands » et expulsés par les autorités françaises fut rapatriée à la demande des Etats-Unis.

Alors que le 31 mai 1911, l’Empereur Guillaume II avait promulgué la constitution du Reichsland Elsass-Lothringen qui accordait à ce territoire un statut d’autonomie, l’occupation militaire française mit fin à cette prérogative dès novembre 1918. Une République des Conseils d’Alsace et de Lorraine fût proclamée pendant une courte période avant d’être notamment sabordée par certains de ses partisans qui étaient en réalité membres de l’Action Française. Faisant fi de l’Article 5 du Traité d’Armistice, la France mata le gouvernement d’Alsace-Lorraine en arrêtant ses membres et en occupant ses bâtiments politiques et administratifs, à l’image du Ministerium, du Landtag ou du Palais du Statthalter à Strasbourg. Cette république des Conseils avait pourtant eu l’approbation du Chancelier Friedrich Ebert en vertu de ce même Article 5 du Traité d’Armistice qui prévoyait que « les pays de la rive gauche du Rhin seront administrés par les autorités locales, sous le contrôle des troupes d’occupation des Alliés et des Etats-Unis ».

En conclusion, à la fin de la Première Guerre mondiale, se mêlent un sentiment alsacien et lorrain bafoué et une impression de diktat chez les Allemands qui alimentera entre autres chez ces derniers un désir de revanche. Les soldats, et la population française de manière générale, sont quant à eux dans l’incompréhension en découvrant la réalité des Alsaciens et des Lorrains qui étaient globalement bien intégrés dans le Reich, loin des images de propagande diffusées avant et pendant la guerre. La mise en place d’une francisation brutale et des expulsions créa un « malaise alsacien-lorrain » qui perdura au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et contribua au succès des partis autonomistes pendant la période de l’Entre-deux-guerres.

Rédigé par Paul-Adrien KIEFFER-SOLIGNAC

Etudiant et passionné d’histoire et de culture lorraine pour le Groupe BLE Lorraine.

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3 Commentaires

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  1. enfin quelqu’un qui parle de alsace Moselle mon père serait content lui qui fut malgré nous et mon grand père serait content lui le réintégré français de condition et moi je me rappel mon ce1 en alsace avec pour ceux qui parlaient alsacien dans la cour cette punition je suis français je parle français pourquoi les hussards de la république de cette époque n’existent ils plus aujourd’hui? partout à l’intérieur comme disait mon père et mon grand père on entends beaucoup d’autres langues que le français et oui par contre les parisiens s’offusquent lorsqu’ils vont en alsace Moselle d’entendre parler le patois dommage que vous ne parliez pas des optant car cela c’est histoire de la famille coté maternel qui partirent en Algérie en 1872 et mon arrière grand père maternel est mort pour la France à la ferme de Confrécourt dans l’Aisne lui le fils d’un optant

  2. bonjour, vous ne lirez jamais sur un monument aux morts, en lorraine MORTS POUR LA FRANCE, tout simplement parce-que la lorraine n’est pas la france, j’ai lu récemment, la france n’est pas une nation mais un état qui s’est construit par la violence de l’annexion, et qui s’est maintenu par la violence des interdits

  3. Un article qui a une raisonnance bien particulière en ces temps de séparatisme…
    Fille d’un père d’origine luxembourgeoise, naturalisé en 1919, ayant fait la guerre 39/45 « pour la France » et qu’on obligeait à fournir un certificat de naturalisation à chaque renouvellement de carte d’identité – jusqu’un peu avant son décès en 1989, j’ai toujours trouvé humiliant ce besoin de prouver notre appartenance.
    Et j’ai eu droit au très heureux qualificatif de « boche de l’est »…
    On dit la France raciste mais il n’y a pas d’aujourd’hui hélas… et on voudrait supprimer le Droit Local « qu’on nous demande l’autorisation »

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