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Du rattachement de la Lorraine à la France en 1766

Le Roi Stanislas créant le marquis de La Galaizière chancelier de Lorraine au château de Meudon le 18 janvier 1737

Il y a 250 ans, le soir du 5 février 1766, Stanislas Leszczynski, Duc de Lorraine et de Bar, mit le feu à sa robe de chambre en s’approchant de la cheminée de ses appartements au Château de Lunéville. Agé, obèse et malvoyant, il ne parvînt pas à éteindre le feu. Lorsqu’on finit par l’entendre, il était déjà grièvement brûlé. Il n’avait pourtant pas perdu son sens de l’humour puisqu’il déclara à sa vieille gouvernante qui se brûla également en l’aidant à se dégager des flammes : « Madame, qui eut cru qu’à nos grands âges, nous brûlerions un jour des mêmes feux ? ». L’ancien Roi de Pologne succomba finalement de ses blessures le 23 février 1766 à 88 ans. Les Duchés de Lorraine et de Bar, qui lui avaient été remis en viager par son gendre Louis XV, furent ainsi annexés au Royaume de France. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Après plus de huit siècles d’indépendance, la Lorraine n’était donc plus un Etat souverain. Le Duché de Lorraine avait en effet été créé en 959 après le partage de la Lotharingie. Stanislas fut enseveli dans le caveau familial en l’église Notre-Dame-de-Bonsecours à Nancy. Marie Leszczynska, épouse de Louis XV et fille de Stanislas, décéda le 24 juin 1768. Louis XV en profita pour dilapider l’héritage lorrain et faire de Nancy une banale ville de province. La grande université de Pont à Mousson fut de même transférée dans l’ancienne cité ducale. Comment en sommes-nous arrivés là ?

La Guerre de Trente Ans (1618-1648) avait déjà permis à la France de préparer le terrain. Après l’âge d’or de la Renaissance, la Lorraine fut en effet décimée par un véritable génocide, volontairement oublié de l’histoire, toujours écrite par le vainqueur. Des centaines de milliers de Lorrains furent massacrés, pendus et mutilés. Les historiens estiment que 60 % de la population lorraine fut assassinée. Les places fortes furent détruites pierre par pierre, à l’image de La Mothe, cité martyre et symbole de la résistance lorraine dont il ne reste plus rien aujourd’hui si ce n’est que quelques vestiges recouverts par une épaisse forêt. Le vice fut si poussé à l’extrême que La Mothe et le Bassigny furent même retirés de la Lorraine au moment de la création des départements pour intégrer la Haute-Marne.  Les symboles lorrains furent ensuite détournés de leur sens originel, comme par exemple la Croix de Lorraine qui fut plus tard récupérée par De Gaulle.

Si bien que lorsque le Duc Léopold arriva au pouvoir en 1698, Louis XV s’empressa de lui fournir de la main d’œuvre française pour repeupler la Lorraine et engager un processus de colonisation. A la mort de Léopold en 1729, ce fut son fils François III qui monta sur le trône. Celui-ci épousa en 1736 l’archiduchesse Marie-Thérèse d’Autriche, héritière des Habsbourg. Cette union lui donnait la possibilité de devenir Empereur. Il protégeait par la même occasion ses Duchés de toutes velléités françaises. Il faut dire que la Lorraine constituait une sorte d’îlot depuis que l’Alsace et la Franche-Comté avaient été progressivement rattachées au Royaume de France sous le règne de Louis XIV. Mais l’ennemi s’était déjà installé dans la place puisque les Trois-Evêchés de Metz, Toul et Verdun avaient été pris en 1552. La situation de la Lorraine était en réalité tendue depuis 1632 et les différentes occupations françaises. Louis XV et le Cardinal de Fleury ne pouvaient pas tolérer que cette enclave passe sous influence impériale. Le roi de France signa par conséquent un accord avec l’Empereur Charles VI en 1737, matérialisé par le Traité de Vienne de 1738. Selon ce dernier, François III, au bord des larmes, fut contraint d’abandonner la Lorraine à la France et de recevoir en échange la Toscane. En compensation, la France accepta la Pragmatique Sanction de l’Empereur qui faisait de Marie-Thérèse son héritière, conjointement avec son époux François III. Le Traité de Vienne mit également fin à la guerre de succession en Pologne. Ce fut ainsi que le roi déchu de Pologne, Stanislas Leszczynski, fut nommé Duc de Lorraine par Louis XV. A sa mort, les Duchés de Lorraine et de Bar iraient à la France.

Les dispositions du Traité de Vienne prévoyaient également qu’une forme d’autonomie serait accordée à la Lorraine avec notamment la création d’un Parlement lorrain. Mais bien entendu, la France ne respecta jamais ce texte. Afin d’éviter des troubles trop importants et de faire plaisir à sa femme, Louis XV installa donc à titre viager son beau-père Stanislas, qu’il méprisait, à la tête d’un Etat lorrain stable et prospère. En contrepartie, Stanislas accepta l’arrivée d’un chancelier français, Antoine-Martin Chaumont de La Galaizière, pour exercer le pouvoir exécutif et préparer l’annexion à proprement parlé des Duchés. Le pouvoir militaire fut quant à lui confié au Duc de Belle-Isle qui était en charge déjà des Trois-Evêchés.

C’est ainsi que toutes traces et tous symboles du passé glorieux de l’ancien Etat indépendant lorrain furent effacés, à l’instar de la Fête Nationale de la Lorraine. Au regard de ce qui précède, des trois conflits impérialistes avec l’Allemagne, de l’exploitation industrielle de type coloniale de la Lorraine, des iniques et odieuses restructurations militaires, scolaires et hospitalières, ainsi que de l’enfouissement des déchets nucléaires en Meuse, de la paupérisation galopante et de l’illettrisme en Lorraine ou encore de la disparition de nos langues régionales et de la fusion de la Lorraine avec l’Alsace et la Champagne-Ardenne, nous ne voyons pas pourquoi nous devrions nous réjouir et fêter les 250 ans de l’annexion de notre Lorraine à la France. Ce n’est pas pour toujours.

Rédigé par Thomas RIBOULET

Président-fondateur du Groupe BLE Lorraine et Rédacteur en Chef de BLE Lorraine.

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8 Commentaires

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  1. Le 23 février est une date importante dans le calendrier lorrain. Non qu’on y associe une fête ou je ne sais quelle coutume, mais parce qu’il nous oblige à nous rappeler du 23 février 1766. Ce jour-là en effet, Stanislas Leszczynski meurt, après une agonie cruelle, consécutive à la chute qu’il venait de faire, dans l’âtre de sa cheminée, au petit matin du 5 février.

    Quelle importance, me direz-vous, pour l’histoire de notre province ? La chose est un peu compliquée à expliquer, mais disons, pour faire simple, qu’une trentaine d’année plus tôt, des accords diplomatiques, menés essentiellement par le Cardinal de Fleury, avaient engendré un petit jeu de chaises musicales. François III, le fils de notre bon Duc Léopold, acceptait de renoncer à ses Etats. Il devient alors Grand-Duc de Toscane, puis Empereur du Saint-Empire. Sa descendance continue de porter, aujourd’hui encore, le titre, purement honorifique bien-sûr, de Duc de Lorraine et de Bar.

    Mais revenons à Stanislas. François III ayant renoncé à la Lorraine, cette dernière, vacante, est alors confiée à Stanislas, roi déchu de Pologne, mais avec la clause expresse qu’à sa mort, la Lorraine et le Barrois seraient français.

    C’est donc le 23 février 1766, à 16h10, instant précis où le roi philosophe rend son dernier souffle que la Lorraine est officiellement annexée à la France. Dès le lendemain, les sceaux ducaux sont brisés. Louis XV transformera le Château de Lunéville en caserne de cavalerie et le mobilier ducal sera bradé à l’encan … Sic transit gloria mundi

    Une page d’histoire complexe, encore assez méconnue, mais qui prouve, à ceux qui en douteraient encore, que le passé de notre province est bel et bien une histoire européenne.

  2. Le samedi 1er avril 1634, le Duc Nicolas-François de Lorraine et son épouse Claude s’enfuient du Palais Ducal de Nancy, où ils étaient gardés à vue par des soldats français. Déguisés en paysans, ils traversent la vieille ville et sont reconnus par une vieille femme, qui s’écrie : « c’est Monseigneur le Duc de Lorraine ! » Mais les Français laissent passer le couple princier, pensant qu’il s’agit … d’un poisson d’avril !

    Kévin GOEURIOT, historien de la Lorraine, écrivain et professeur d’histoire-géographie pour le Groupe BLE Lorraine.

  3. malheureusement ,’est encore un exemple de la perte des libertés régionales et de la création de La France Une et Indivisible, intolérante au possible avec tous les particularismes , identités provinciales étouffées sous un jacobinisme étroit

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