Hormis les historiens et quelques fidèles passionnés, combien de Lorrains se souviennent de la date du 23 février ? Elle marque pourtant un tournant décisif dans l’histoire de la région. Car c’est un 23 février en effet que la Lorraine est devenue une province française.
Pour comprendre le pourquoi du comment, il faut faire un bond dans le temps. Et remonter, pour ainsi dire, à l’année 1737. A cette époque-là, de nombreuses guerres venaient d’ensanglanter l’Europe. La carte diplomatique en avait été bouleversée et l’on cherchait à tout prix à retrouver un équilibre stratégique sur le vieux continent. Le cas de la Lorraine était peut-être le plus embarrassant. Encore indépendant, notre Duché était en effet gouverné par un prince qui ne cachait pas son inclination pour Marie-Thérèse de Habsbourg, l’unique héritière de l’Empereur germanique Charles VI. Cela signifiait que si, à terme, les deux tourtereaux finissaient par se marier, les Duchés de Bar et de Lorraine entraient dans le giron germanique. Un scénario qui était loin de faire l’unanimité à Versailles. Les ministres du Roi de France, qui n’hésitaient pas à considérer l’Europe comme un vaste échiquier et au premier rang desquels il faut citer ici le Cardinal de Fleury, songèrent alors à donner à Stanislas Leszczynski, Roi détrôné de Pologne et beau-père de Louis XV, les Duchés de Bar et de Lorraine. Mais un problème de taille avait de quoi les freiner dans leurs ambitions : les duchés étaient, comme on vient de le noter, gouvernés par François-Etienne de Lorraine, le fils de l’illustre Duc Léopold.
Par des arrangements complexes et longtemps tenus secrets, François-Etienne finit par renoncer, au début de l’année 1737, aux deux duchés. Ce fut, pour la plupart des Lorrains, un véritable crève-cœur. En compensation, le Duc héritait du Grand-Duché de Toscane. Par la suite, François-Etienne épousera bel et bien Marie-Thérèse de Habsbourg, héritière du Saint Empire. Le couple sera ainsi à l’origine de la célèbre Maison de Habsbourg-Lorraine (ou Lorraine-Habsbourg), qui continue d’être incarnée aujourd’hui par Charles de Habsbourg-Lorraine, descendant direct, en définitive, de notre dernier Duc de Lorraine.
Mais revenons à Stanislas. Investi des Duchés de Bar et de Lorraine, le vieux Polonais avait reconnu qu’à sa mort, ces duchés seraient immédiatement incorporés au Royaume de France. Or, l’homme étant doté d’une robuste constitution, il mit une trentaine d’années à rendre l’âme ! Trente ans durant lesquels Louis XV dut ronger son frein et attendre patiemment la mort du beau-père pour enfin mettre la main sur notre belle région. Trente ans durant lesquels la France gérait néanmoins, grâce au très zélé intendant Antoine Martin Chaumont de la Galaizière, l’ensemble des Duchés, y percevant les impôts et y proclamant de nouvelles lois. Trente ans enfin, pendant lesquels Stanislas s’appliqua à améliorer la condition de ses fidèles, n’hésitant pas à fonder des œuvres de charité, à créer la Bibliothèque de Nancy ou encore la fameuse Place Royale, toute dédiée à la gloire du Roi de France et qui deviendra, bien plus tard, la fameuse Place Stanislas.
Et puis il y a eu l’accident. Le 5 février 1766, le vieux Stanislas, quasiment impotent et aveugle, s’était approché un peu trop près de sa cheminée. Le feu a pris à sa robe de chambre et les valets sont venus un peu trop tard. Une longue agonie commençait pour le monarque. Un supplice de seize jours, relaté par quelques membres de la Cour de Lunéville et qui s’achève donc le 23 février 1766, à 16 heures et 10 minutes.
Au lendemain de la mort de Stanislas, Monsieur de la Galaizière, muni des pleins pouvoirs que lui avait confié le Roi de France, prenait officiellement possession des Duchés. Les anciens sceaux ducaux étaient brisés. La Lorraine et le Barrois n’étaient plus qu’une province de l’immense Royaume de France.

Mais depuis, qui se souvient du tragique événement ? La date, hélas, semble être tombée dans l’oubli. En 1866 cependant, on fêta à Nancy le centenaire de l’annexion de la Lorraine à la France. Pour l’occasion, des défilés en costume historiques et des discours patriotiques avaient été proclamés. Certes, on assista à un petit sursaut en 1966, mais essentiellement dans les milieux intellectuels lorrains. Et en 2016, on se contenta de faire célébrer une messe en l’église Notre-Dame de Bonsecours et de déposer une gerbe de fleurs au pied du mausolée de Stanislas.
Dommage, diront certains. Car le 23 février pourrait se prêter à une petite commémoration, à Nancy ou à Lunéville autour du Duc Stanislas qui, bien qu’il ne fût pas de la dynastie ducale lorraine, a cependant gratifié notre région de quelques jolis monuments.
Mais en fait, il semblerait que le cas de Stanislas soit plus complexe que cela. Considéré par les uns comme le « fossoyeur des Duchés », loué par d’autres comme un bienfaiteur exceptionnel, Stanislas ne peut à peine être considéré comme le dernier Duc de Lorraine, puisque le dernier Duc de la dynastie à avoir effectivement régné s’appelle François-Etienne et que ce François-Etienne a un descendant, nommé Charles de Lorraine-Habsbourg et qui, aujourd’hui, peut aussi être considéré comme le Duc de Lorraine.
Qui a dit que l’histoire de la Lorraine était simple et facile ? C’est précisément parce que notre région est riche d’un passé à la fois long et complexe qu’il appartient à chacun de le connaître et d’en faire mémoire. Le 23 février est une date que tout bon Lorrain se devrait, en tout cas, de connaître.


Au matin du 5 février 1766, Stanislas est victime de l’accident qui lui sera fatal. En voulant s’approcher de la cheminée pour voir l’heure qu’il était, le monarque a laissé traîner la robe de chambre que sa fille, Marie Leszczynska lui avait offerte quelques mois plus tôt. Effrayé par les flammes, Stanislas, âgé, obèse et impotent, chute alors juste devant le foyer. C’est une femme d’entretien qui, alertée par les cris du souverain, accoure et éteint rapidement les flammes. Une servante à laquelle le prince aura d’ailleurs l’audace de dire : « Qui eût cru, Madame, qu’à nos âges nous brûlerions des mêmes feux ».
L’accident va néanmoins précipiter la mort du duc. Très affecté par les brûlures, le souverain entre peu à peu dans une terrible agonie. Dans son journal, Nicolas Durival note que le monarque est de plus en plus affaibli et qu’on finit par être obligé de le réveiller « par de violents cordiaux ». Stanislas s’éteint le 23 février 1766 à 16h10. Avec la mort de Stanislas Leszczynski, les Duchés de Bar et de Lorraine deviennent français. Les sceaux ducaux furent brisés dès le lendemain de sa mort. Plus tard, lors de la création des départements en 1790, les Révolutionnaires prendront soin de placer La Mothe, haut lieu de la résistance lorraine pendant la Guerre de Trente Ans, dans le département champenois de la Haute-Marne et non dans celui des Vosges, jugé trop lorrain.
Conformément aux dispositions prises en 1737, Stanislas, beau-père du Roi de France Louis XV, avait hérité des Duchés à titre viager, après que le Duc François III eût lui-même renoncé à ses Etats. Un vaste programme à la fois politique, économique et culturel avait donc été mis en place dans le but de préparer les Lorrains à leur prochain changement de nationalité. La Place Royale à Nancy, actuelle Place Stanislas, en était l’incarnation parfaite, elle qui affichait une statue du Roi Louis XV, ainsi que des coqs et des écus d’azur frappés de fleurs de lys.