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Un lien privilégié entre Cocteau et la Lorraine

Christian Schmitt, réalisateur du film documentaire « Jean Cocteau : je décalque l’invisible » dans son bureau consacré aux œuvres de l'artiste (Crédits photo : Christian Schmitt)

Artiste à tout faire qui a su mettre de la poésie dans ses œuvres, Jean Cocteau a laissé une trace indélébile en Lorraine et à Metz en particulier. La cité multimillénaire peut d’ailleurs se targuer de posséder la dernière grande œuvre de Jean Cocteau classée par le site Atlas Obscura, le bréviaire anglo-saxon des globe-trotters, parmi les 13 701 « endroits dans le monde à voir avant de mourir ». Afin de faire connaître ce patrimoine remarquable, Christian Schmitt, historien de l’art et auteur de plusieurs ouvrages sur Cocteau, a réalisé un film documentaire d’une quinzaine de minutes mis en ligne sur You Tube. Intitulé, Jean Cocteau : je décalque l’invisible, il détaille toute l’originalité des vitraux de l’église Saint-Maximin à Metz construits autour du thème de l’immortalité.

BLE Lorraine : Pour quelles raisons avez-vous décidé de réaliser ce film documentaire sur Jean Cocteau ?

Christian Schmitt : « L’œuvre de Jean Cocteau à Metz reste encore largement méconnue du grand public, d’où la nécessité de faire appel à différents médias. En 2012, lorsque j’ai présenté mon manuscrit déjà intitulé Je décalque l’invisible en vue de la publication de mon livre sur ces vitraux, je réalisais à peine l’étendue du manque de visibilité de cette œuvre à Metz. Ainsi, même Pierre Bergé qui disposait alors du droit moral sur les œuvres de Cocteau m’avait fait savoir par l’intermédiaire de sa secrétaire qu’il venait seulement, grâce à mon travail, de découvrir cette œuvre tardive de Cocteau ! Que dire alors des Messins et de l’Eglise locale qui comprenaient mal qu’on puisse représenter des déesses et des personnages de la mythologie grecque dans une église chrétienne ? Il est vrai que Cocteau ne s’est pas formalisé, laissant libre cours à sa seule imagination. Et donc il ne s’est guère soucié de la susceptibilité de certains esprits chagrins, plus enclins à la tradition qu’à la modernité. C’est pourquoi beaucoup ont préféré ne pas parler de cette œuvre. En mettant mon documentaire en ligne sur You Tube, l’idée est de toucher le plus grand nombre possible de personnes. »

BLE Lorraine : Qu’est-ce qui vous passionne dans l’œuvre et le personnage de Jean Cocteau ?

CS : « Etant petit, j’avais d’abord été fasciné par son film La Belle et la Bête et depuis ce jour, le poète n’a cessé de m’attirer. Je me souviens encore de sa mort le 11 octobre 1963, j’avais douze ans et je questionnais alors ma mère pour savoir qui de Piaf ou de Cocteau, les deux étant décédés le même jour, on se souviendrait le plus ? Ma mère m’avait alors vraiment impressionné par sa réponse qui résonne encore en moi comme une vraie révélation :  » Cocteau sans hésiter car c’est un poète !  » Oui, Cocteau est et restera à tout jamais un poète ! D’ailleurs toute son œuvre n’est que poésie. Certes, on le critique volontiers d’être un touche-à-tout. A ses détracteurs, il répondit en des termes souvent très imagés, afin de les désarçonner définitivement :  » Il m’arrive de changer de véhicule mais si je peins, je peins. Si je dessine, je dessine. Si je m’exprime par le cinématographe, je délaisse le théâtre et si j’aborde le théâtre, j’abandonne le film. Je ne fais jamais ces choses ensemble « .

En réalité, je ne connais aucun autre créateur qui n’ait pu exceller dans autant de domaines à la fois : poésie, roman, théâtre, cinéma, dessin, peinture, vitrail, etc. Bref son génie semblait parfois ne connaître aucune limite !

C’est pourquoi aussi, ce qui le singularise très tôt parmi les autres créateurs de son époque c’est sa façon unique d’étonner en permanence. Il a suivi en cela les conseils de son ami Diaghilev, directeur de ballet, qui un soir, au début des années 1900 sur la Place de la Concorde, alors qu’il était surpris de la réserve de son nouvel ami, s’arrêta, ajusta son monocle et lui dit :  » étonne-moi « . Il suivit également un autre conseil prodigué par son jeune ami Radiguet qui l’incita d’ » être en permanence à l’avant-garde de l’avant garde !  » »

BLE Lorraine : Quel lien Jean Cocteau a-t-il tissé avec Metz ?

CS : « Jean Cocteau a toujours eu un lien privilégié avec la Lorraine et avec Metz en particulier. Déjà certaines figures lorraines illustres l’avaient amené à s’intéresser à notre région. Il s’agit d’abord de Jeanne d’Arc. Il avait détecté avant tout le monde que cette jeune héroïne était en fait un grand écrivain de talent doué d’un style sublime. Il avait notamment dit sur elle :  » De tous les écrivains de France, Jeanne d’Arc est celui que j’admire le plus … son langage et ses brefs sont sublimes. Pourquoi écrit-elle, s’exprime-t-elle si bien ? C’est qu’elle pense bien et que c’est la première vertu d’un style. Elle dit ce qu’elle veut dire et en quelques mots. Les réponses de son procès sont des chefs-d’œuvre « . Vient ensuite comme écrivain lorrain, Maurice Barrès qu’il rencontra en 1914 et pour lequel il avait beaucoup d’estime. Mais ce sont surtout ses amis lorrains qui l’ont rapproché le plus de la Lorraine et de Metz. En premier lieu Jean Desbordes, écrivain né à Rupt-sur-Moselle qu’il rencontra en 1925. Il voyait en lui un deuxième Radiguet. Plus tard, c’est un jeune poète de Metz, Georges Coanet, qui l’invita à Metz en 1950. A la même période, il devînt également l’ami de Pierre Chanel, également homme de lettres, mais habitant Nancy. Cela dit, la rencontre la plus surprenante est celle qu’il fit avec Edouard Dermit dans une galerie parisienne en 1947. Ce jeune mineur de fer originaire de Bouligny en Meuse devînt le fils adoptif du poète. Celui-ci avait une vingtaine d’années lorsqu’il connut Cocteau et sa ville de prédilection était alors Metz, puisqu’il passait la plupart de ses week-ends avec ses amis dans cette ville. Depuis 1947 et jusqu’au décès de Jean Cocteau en 1963, Edouard Dermit vivait dans l’intimité du poète dans sa maison à Milly-la-Forêt et participait à bon nombre de ses activités. Il joua notamment dans ses différents films : Les Enfants terribles (1950), Orphée (1950) et Le Testament d’Orphée (1959). A sa mort en 1994, Edouard Dermit fut inhumé aux côtés du poète dans la chapelle du même lieu.

Enfin, pour concrétiser ce lien particulier avec la ville de Metz, il faut souligner aussi le passage mémorable de Jean Cocteau à Metz en 1962. A plusieurs reprises au cours de cette même année, plus précisément en juin et en septembre, il entreprit deux choses importantes. D’abord le décor et les costumes de la pièce lyrique Pelléas et Médisande qui fut jouée à Metz les 22 et 23 septembre 1962 et ensuite la visite de l’église Saint-Maximin qui marqua le début des travaux sur les vitraux. »

BLE Lorraine : Pouvez-vous nous en dire davantage sur les vitraux de Cocteau en l’église Saint-Maximin de Metz ? Qu’est-ce qui rend cette œuvre si originale ?

CS : « Souvent dans les chapelles et les églises comme à Villefranche-sur-Mer, Londres ou Milly-la-Forêt, ou encore dans la salle de mariage de la mairie de Menton, le dessin de Cocteau semble figé dans un modèle infiniment répété. A Metz, au contraire, on découvre un nouveau Cocteau. Les formes sont complexes, stylisées, variées et uniques. Le souffle qui l’inspire paraît presque divin ! Un graphisme qui nous permet d’accéder à un monde invisible apte à faire se déployer le séjour des limbes à la manière d’un Gérard de Nerval. Dans le vitrail central de l’abside et la première baie de la face Sud, il utilise des pictogrammes à l’image de l’homme aux bras levés, ainsi que des formes anthropomorphes et animales. Ceux-ci étaient déjà présents chez Dubuffet et Bissière, mais aussi chez les artistes du Street Art, comme Keith Haring avec le Radiant Baby, et chez Basquiat. La fascination pour ces êtres schématiques trouve son origine dans la BD mais aussi dans une origine plus lointaine, pariétale, dans les grottes au temps de l’homme de Néandertal. C’est Raymond Radiguet, comme je l’ai indiqué précédemment, qui lui a appris à se placer  » à l’avant-garde de l’avant-garde « , et ce dans toutes les activités artistiques qu’il a pratiquées. Comme pour Keith Haring, l’on peut dire en reprenant les mots utilisés par Peter Halley :  » Il prenait dans le passé, en essayant d’imprégner le présent et l’avenir d’un sentiment mythique. C’est un objectif artistique que l’on rencontre souvent et c’est un concept puissant. « 

Par ailleurs, Cocteau semble éloigné, voire étranger, à cette culture religieuse. Ses motifs sont trop souvent puisés et empruntés dans la symbolique païenne, notamment la mythologie grecque, mais aussi animiste, maçonnique et ésotérique avec des références à l’alchimie et à la Kabbale.

En réalité, Cocteau avait tort d’avoir raison trop tôt puisque le vitrail contemporain s’éloignera par la suite beaucoup de la narration figurée religieuse au profit d’une abstraction lyrique comme chez Manessier et Bazaine, ou d’un travail de type monochrome refusant toute concession décorative ou lyrique. On peut citer à ce titre les réalisations de Raoul Ubac dans la cathédrale de Nevers ou de Pierre Soulages dans la basilique de Conques. Comme l’affirme Pierre Bergé, Cocteau a introduit la vitesse dans l’art. C’est pourquoi son empreinte sur le XXème siècle est considérable.  » Sans doute s’est-il servi beaucoup de choses, mais en les dépassant, et parfois même en les précédant « . »

Rédigé par Thomas RIBOULET

Président-fondateur du Groupe BLE Lorraine et Rédacteur en Chef de BLE Lorraine.

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