Il est des lieux oubliés, perdus au plus profond de la conscience collective. Des lieux que certains ne souhaitent pas voir ressurgir, ni mêmes évoqués. Le site de La Mothe en Bassigny situé aujourd’hui en Haute-Marne, en Lorraine historique, est l’un d’entre eux. Comme une vérité cachée. Cette ancienne cité fortifiée demeure le symbole de la résistance lorraine face à l’envahisseur français. Qu’en reste-t-il de nos jours ? Rien ou presque, à peine l’ombre d’un souvenir, quelques violettes. Aucune stèle, aucun monument digne de ce nom, ne rappelle ce fait d’arme majeur. Et pour cause. La Mothe représentait un danger.
Après sa réédition consécutive à son troisième siège, la puissante et fière cité de La Mothe fut complètement rasée, contrairement aux accords passés. Les Français ordonnèrent aux Lorrains de la détruire eux-mêmes pierre par pierre. Ils empoisonnèrent également les citernes et les sources de la ville avec de fortes doses de mercure pour empêcher toute réinstallation. Un peu plus de 150 ans plus tard, le site de La Mothe fut recouvert d’une forêt sous Napoléon Ier. C’est d’ailleurs ce dernier qui plaça volontairement les lieux et le Bassigny en dehors de la Lorraine moderne. Pour Napoléon, il fallait anéantir un symbole. Pour ses prédécesseurs, la puissante forteresse était une réelle menace pour les troupes françaises et constituait une pièce maîtresse dans l’organisation militaire du Duché de lorraine. En la rasant, en mettant tout en œuvre pour la faire disparaître de la mémoire collective, les Français voulaient anéantir bien plus que le simple danger militaire. Ils voulaient détruire toute forme de patriotisme lorrain, toute forme d’identité lorraine, toutes velléités indépendantistes. Et c’est ce qu’ils réussirent presqu’à faire, allant même jusqu’à s’approprier tout ou partie de la culture et des emblèmes lorrains. Ce fut le cas, entre autres, de la Croix de Lorraine, propulsée lors de la Seconde Guerre mondiale pour faire face à une autre croix beaucoup plus ancienne et vidée également de son sens initial, la croix gammée. Ce fut également le cas de certaines spécialités culinaires comme le baba au rhum, les macarons, les madeleines ou la tête de veau.

Europe de l’Est, Tibet, Sahel, Soudan, Proche et Moyen-Orient, aujourd’hui, le monde entier s’émeut et s’indigne à juste titre devant les évènements tragiques qui agitent et meurtrissent la planète. De son côté, le peuple lorrain ne sait plus que sa véritable patrie connut un destin semblable. Certes, nous ne pouvons en aucun cas comparer le sort de la Lorraine, annexée en 1766 par la France, à celui des conflits contemporains. Mais un simple parallèle peut paraître troublant. Si cette annexion s’est plutôt réalisée en douceur à la mort de Stanislas, c’est parce que la guerre avait déjà été faite auparavant. Il y eu effectivement plusieurs conflits entre le Royaume de France et les armées de Lorraine. C’est au cours de l’un d’entre eux, au XVIIème siècle, que l’on nomme communément la Guerre de Trente ans, sorte de gigantesque brasier européen, que la France, ce si beau pays qui aime donner des leçons aux autres en matière de droits de l’homme, épaulée de mercenaires suédois, contribua à la mort d’environ 250 000 Lorrains, soit près de 70 % de la population lorraine de l’époque. Si le terme de génocide pour la Lorraine peut apparaître un peu excessif aux yeux de certains, celui de massacre est quant à lui un peu faible. Evidemment, cette vérité cachée et ces faits ne sont pas enseignés sur les bancs de l’école française, surtout en Lorraine, et l’on comprend aisément pourquoi. La Lorraine a toujours servi de sorte de « glacis de protection » à la France face au monde germanique. C’est pour cette raison que les Français se sont constamment efforcés d’effacer tout ou partie des traditions, des langues et de l’identité lorraine. C’est ce qui peut notamment expliquer le fait que nombres de Lorrains sont si frileux pour défendre leur terre et en parler avec passion et fierté. C’est ce qui peut aussi expliquer ce qui les poussent inconsciemment à imaginer un certain complexe d’infériorité, voire un complexe identitaire, par rapport aux provinces voisines. Face à l’ancien ennemi allemand, la France voulait une Lorraine fidèle et obéissante pour défendre le reste du pays. Puis, la France a exploité les richesses minières lorraines, afin de se développer et de devenir un puissant pays industriel.

Aujourd’hui, alors que le charbon et la minette de Lorraine ne peuvent plus supporter la concurrence mondiale, alors que l’Allemagne est devenue un allié et un partenaire privilégié, alors que la menace ne semblait plus pouvoir venir de l’Est, la France continue d’abandonner notre Lorraine comme une vulgaire chaussette trouée. Cela s’est matérialisé il y a quelques années par les restructurations des armées, comme cela s’était manifesté plus tôt avec la fin de la sidérurgie et un soi-disant accompagnement vers une reconversion en pointillée. Vue de Paris, la Lorraine n’apparaît plus désormais que comme une petite Sibérie habitée d’une population bien docile et dont le seul destin n’est autre que de devenir la décharge nucléaire de l’Hexagone. Une autre vérité cachée à enfouir dans le sous-sol lorrain.
Cette esquisse pourra apparaître quelque peu caricaturale pour certains. On ne peut pourtant pas changer l’Histoire, mais il est possible de la dissimuler à celui qui n’est pas curieux, à celui qui ne cherche pas à comprendre et à découvrir la vérité cachée, à celui qui n’ose pas questionner le roman national.
