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Histoire et création de la Saline du Haras à Sarralbe

Saline du Haras de Sarralbe

Dans le cadre d’un partenariat avec le site historique du Haras de Sarralbe, nous vous proposons de découvrir en exclusivité une série d’articles consacrés à ce monument emblématique du Pays d’Albe. Le neuvième épisode de cette saga nous replonge en 1804, à cheval entre la Première République et le Premier Empire. La France est alors en pleine restructuration … et notre Moselle encore toute jeune.

Cette année-là, le Domaine du Haras est vendu par René Voyer, nommé Marc-René de Voyer de Paulmy avant la révolution, à Jacques Seiler, Louis Lorin, son gendre, Nicolas Betting, Chrétien Wack, Henri Karcher, Louis Discheim et le Baron de Kalb … finalement éliminé parce que non solvable. Les terres et autres biens sont partagés entre les acheteurs, mais le domaine reste exclusivement propriété de Louis Lorin et de Jacques Seiler. Notons que ce dernier est aussi le Directeur des Cristalleries de Saint-Louis. Il a un frère, Christian Seiler, aubergiste à Sarralbe. Ce dernier devient en 1796 adjudicataire comme fermier du grand moulin de Sarralbe, et en deviendra propriétaire en 1817. Le moulin de Sarralbe existe toujours aujourd’hui et est dirigé par la famille Dubach depuis 1893.

Notons aussi que les héritiers de Jacques Seiler sont toujours associés à la Cristallerie de Saint-Louis. Ils le sont également aux forges de Mouterhouse. En 1841, ce seront eux qui demanderont l’autorisation d’exploiter le sel présent sur le site du Haras. Celle-ci sera accordée et donnera lieu à l’ouverture de la Saline du Haras en 1843.

Genèse d’une première saline

En 1807, le puits de Saltzbronn, devenu depuis Salzbronn, une annexe jouxtant Sarralbe, avec ses dépendances, est acquis par M. de Thon. Jean-Guillaume de Thon, Directeur des Salines domaniales de Würtemberg, forme en 1826 la « Société de Thon, Dorr et Cie », au capital de 480 000 francs. La même année, une ordonnance royale autorise l’entreprise à créer une nouvelle saline. Un sondage atteint 55 mètres de profondeur des eaux et indique 7 à 8 degrés de salure. Deux autres sondages jusqu’à 220 et 243 mètres révèlent une salure de 18 à 22 degrés. En même temps, la preuve est faite que le dépôt salifère de Saltzbronn n’apparaît pas, comme celui de Vic et de Dieuze, en terrain des marnes irisées, mais en terrain plus ancien de calcaire coquillier.

En 1827, l’exploitation du puits de Saltzbronn commence. La compagnie de Thon et Dorr, dont l’exploitation est autorisée jusqu’à concurrence de 2 400 tonnes, cherche à conserver le monopole dans la région de Sarralbe, en prétendant y avoir découvert le sel gemme. Les actions de Saltzbronn passent en quelques années de 4 800 à 25 000 francs, sans que la production n’y dépasse jamais 2 000 tonnes par an.

Evolution des salines

L’abolition du monopole du sel, par la loi du 17 juin 1840, et le succès des de Thon provoquent la création de trois nouvelles salines au XIXème siècle :

  • La Saline du Haras (de 1843 à 1966)

  • La Saline Gagnerot et Cie de Sarralbe (de 1844 à 1956)

  • La Saline Solvay et Cie (de 1844 à 1984), qui fournira les matières premières à la soudière construite en 1884 sur le ban de Willerwald.

Notons que la création du Canal des Houillères de la Sarre, qui longe le Haras, est entreprise entre 1862 et 1866. Il va lui aussi être un acteur prépondérant dans le développement de la Saline du Haras.

La première saline est construite dans la cour arrière de la ferme du Haras, utilisant en partie les bâtiments existants.

Les directeurs successifs de la Saline du Haras sont Nicolas Burgun, Jean-Louis Lorin, Mathias Gast et Joseph Rouge, qui fait exception car il ne fait pas partie de la famille Seiler, et enfin Auguste Loth, qui dirige l’entreprise à partir de 1891.

Auguste Loth : des tanneries à Sarreguemines aux salines à Sarralbe

Pour comprendre le lien entre les deux villes mosellanes mais aussi la version moderne de l’entreprise, revenons aux origines de la famille Loth afin d’établir un parallèle.

C’est vers 1693 que Jean-Pierre Loth, commerçant, arrive à Sarreguemines. Ses origines sont inconnues. Il fait sans doute partie des hommes qui, venant de France, de Suisse ou d’Allemagne, ont repeuplé la ville de Sarreguemines décimée par la Guerre de Trente Ans, dite des Suédois.

Jean-Pierre Loth épouse en 1714 une Sarregueminoise du nom de Catherine Zoller qui possède quelques biens. C’est en 1741 qu’ils aideront un de leurs fils, Nicolas Loth (1720-1786), à acquérir une tannerie à Sarreguemines. Les maîtres tanneurs vont alors se succéder de père en fils : Jean (1758-1836), Jean-Baptiste (1790-1867) puis Emile-Ambroise (1834-1892).

Emile-Ambroise Loth épouse Anne Sprentz. Ils auront neuf enfants, dont seulement cinq survivront. Voici certaines de leurs carrières : Emile Loth (1858-1924) deviendra co-directeur d’une sucrerie dans le Pas-de-Calais, mais aussi homme politique. Il y aura aussi Marie, Ernestine et Alfred, qui deviendra ingénieur des Arts et Manufactures à Paris et inventeur, et enfin Auguste Loth (1860-1940), qui épousera Emérance Gerber. C’est ce dernier qui abandonnera le métier de tanneur pour partir à la recherche d’une nouvelle opportunité professionnelle et qui dirigera ses ambitions vers la Saline du Haras. En fait, il connaît bien cette entreprise, son frère Emile ayant épousé en 1885, à Sarralbe, Laurence Rouge, fille du Directeur de la Saline, Joseph Rouge. Rajoutons d’ailleurs que c’est avec Eugène-Marie Rouge, frère de Laurence, que ce même Emile Loth créera et gérera la sucrerie du Pas-de-Calais. L’entrepreneuriat est souvent une affaire de famille. D’où le paradoxe des deux frères Loth du XIXème siècle, Auguste et Emile. L’un temporairement « allemand », dans le sel, l’autre français, dans le sucre. Ils se verront beaucoup jusqu’à la Guerre de 1914-1918.

Auguste Loth et le développement de la Saline du Haras

Lorsqu’il est engagé comme Directeur de la Saline du Haras en 1891, Auguste Loth vient de fermer, à Sarreguemines, la tannerie que ses ancêtres ont construite. La saline produit alors 150 wagons de sel par an, et le revenu le plus intéressant du Haras est alors celui obtenu par la vente des foins récoltés sur ses terres.

Dès 1896, des investisseurs sont indispensables pour mener à bien le projet de réorganisation préconisé par Auguste Loth, et notamment le déplacement de la saline, jusqu’alors située dans la cour arrière du Haras, pour la reconstruire dans l’ancien verger en face de l’actuel bâtiment de bureaux. Aux actionnaires, descendants de la famille Seiler, répondant à cet appel de capitaux, se joint Auguste Loth lui-même. Il avance par contrat avec la société une somme de 46 000 francs pour la reconstruction de la saline. La saline est équipée d’une voie de chemin de fer privée lui permettant de rejoindre la voie passant à Rech-lès-Sarralbe. Fait notable, elle est rapidement électrifiée et pourvue d’une locomotive électrique, une des premières du département. Au début, l’usine produit donc sa propre électricité.

Processus d’extraction et de traitement du sel au Haras

Le sel, ou chlorure de sodium (NaCl), est un minerai d’origine marine. Présent dans l’eau lorsque les océans recouvraient la Terre, il s’est déposé en couches de sédiments à chaque retrait de la mer. Il se trouve aujourd’hui en abondance dans la nature, soit à l’état de roche, appelé sel gemme, soit dilué dans l’eau de mer.

Sur le site dit du Haras, comme dans la plupart des salines lorraines, le sel gemme n’est pas exploité directement, mais par forage et sondage. Dans un sondage, le sol est foré jusqu’au gisement de sel, soit à environ 220 mètres de profondeur. De l’eau douce est injectée pour amorcer le procédé en début d’extraction. Par la suite, l’eau stockée dans les couches supérieures du sous-sol prend le relais. Elle lessive le minerai et dissout le sel. Une saumure, c’est à dire une solution d’eau saturée de sel, est ensuite pompée, puis stockée dans les bassins de décantation.

Elle est alors envoyée dans de grandes poêles rectangulaires chauffées à 90°C à l’aide de charbon. L’eau s’évapore, le sel cristallisé (gros sel) se dépose au fond des poêles, où il est ramassé manuellement avec des racloirs à long manche, dits râbles. Ce sel retiré est déposé sur le toit en planche de la poêle, pour s’égoutter, puis transporté dans des espaces de séchage, où il reste environ deux mois. Il est enfin retiré de ces espaces par un tapis roulant ascendant, et déversé dans des bascules automatiques réglées à 50 kg qui remplissent des sacs en jute.

Le sel fin de table est obtenu dans des poêles rondes à une température supérieure à 115°C, par agitation permanente de l’eau pour réduire la cristallisation. Le sel, évacué assez rapidement par une vis sans fin, est ensuite envoyé dans des sécheurs à air chaud, puis conditionné de façon automatique dans des sachets de 1 kg.

Une période dédiée à des avancées sociales et environnementales

Auguste Loth fait preuve d’esprit social et introduit avant l’heure un système d’assurance sociale et de retraite. En 1939, grâce à la caisse de retraite entièrement financée par la Saline, un ouvrier ayant soixante ans d’âge et 25 ans de présence à l’usine perçoit une retraite égale à deux tiers de son salaire.

Auguste veille également à la préservation et à la beauté du site du Haras en faisant planter beaucoup d’arbres, qui servent aussi de coupe-vent. Il s’intéresse à l’histoire du lieu et fait même procéder à des fouilles archéologiques couronnées de succès. Curieux, il effectue lui-même des recherches historiques sur différentes périodes, dont celle du Haras ducal.

Concernant la Saline du Haras, même si les difficultés dues à la Guerre de 1914-1918 ne manquent pas, Auguste Loth parvient à maintenir la production d’avant-guerre, puis à la développer pour atteindre dès 1933 environ 2 400 wagons de sel par an.

Socosel s’impose finalement à la Saline du Haras

Nous sommes au tout début du XXème siècle. Au sein de la Saline du Haras, un conflit d’intérêt éclate entre les actionnaires. En 1935, la société Socosel, consortium de salines de l’Est de la France basée à Nancy, présidée par M. Payelle, souhaite contrôler la Saline du Haras, soit l’une des dernières petites salines indépendantes. En misant sur l’attrait d’une somme coquette et sur la crainte que le Haras ne soit plus en mesure de supporter la concurrence, elle incite les actionnaires de la société à vendre leurs parts. Auguste Loth et son fils René, entré au Haras en 1919, ainsi que Georges Clavel, descendant de la famille Seiler et Vice-président, résistent près de trois ans, multipliant les efforts auprès des actionnaires. Mais finalement Socosel obtient la majorité voulue de 51 %. Notons que Jean-Claude Clavel, fils dudit Vice-président, sera nommé plus tard administrateur.

La Saline du Haras est mise sous la tutelle de Socosel, mais conserve sa direction. Auguste Loth prend cependant sa retraite et remet ses fonctions de dirigeant à son fils René. Celui-ci est confirmé Directeur Gérant de la Saline par Monsieur Payelle après le décès d’Auguste en avril 1940.

René Loth et la Saline du Haras

René Loth (1893-1979), marié à Yvonne Loth, née Sprenz, poursuit l’œuvre de son père et se retrouve confronté aux conséquences de la Guerre de 1939-1945. Notons qu’à l’approche du conflit, il fait d’ailleurs démonter une partie des équipements de la Saline pour les mettre à l’abri. Il ne sera pas mobilisé militairement, mais civilement, ce qui lui permettra de garder un œil sur l’entreprise familiale.

Pendant cette deuxième guerre mondiale, le Haras est d’abord transformé en camp et en hôpital militaire français. Après la défaite et le nouveau rattachement de la Moselle à l’Allemagne, René Loth revient à Sarralbe et remet la Saline en marche. Dès que sa réorganisation est finie, considéré comme « trop français » car officier de réserve, il est arrêté par les Allemands et envoyé en train à Lyon. Agile et déterminé, il réussit néanmoins à se sauver en gare de Nancy et à rejoindre sa famille qui y réside. Il travaille pendant la guerre au siège nancéien de la société Socosel.

La Saline du Haras, mise sous séquestre par le pouvoir allemand et louée à une entité 60 % allemande, 40 % locale, continue à fonctionner avec un directeur allemand. C’est sur les pas des troupes américaines que René Loth revient à la fin de la guerre au Haras. Ces mêmes troupes qui, ne sachant pas si elles sont finalement en Allemagne ou en France, manquent de détruire toutes les archives des Salines. En 1946, René Loth se réinstalle définitivement à la direction de l’entreprise pour en devenir PDG.

Indépendance de la Saline du Haras et reconversion

En 1960, à l’aube du marché commun, la Société Salinière Lorraine, présidée par Pierre Jacquemin, ferme 23 de ses petites salines de Lorraine et de Franche Comté pour les remplacer par une usine moderne à Varangéville. En 1967, ladite société deviendra, par fusions successives, la Compagnie des Salins du Midi et des Salines de l’Est. L’intention des promoteurs de ce regroupement, qui inclut Socosel, actionnaire majoritaire de la Saline du Haras, est de la fermer également. Elle produit alors 20 000 tonnes de sel par an. Néanmoins en 1966, René Loth et ses frères, qui viennent de vendre le terrain de l’ancienne tannerie à la Ville de Sarreguemines, proposent à la Société Salinière Lorraine de racheter sa part de la Société des Salines du Haras, ce qui est fait. Le Haras redevient indépendant.

Après ses études à l’école polytechnique fédérale de Zurich, Yves Loth (1926-2015) entre en 1951 dans l’entreprise et en prend la présidence en 1971. Il s’efforce de trouver une reconversion pour la Saline qui s’apprête à fermer. Dans cette perspective, la Société des Salines du Haras devient la « Société Industrielle du Haras » dès 1960.

Rédigé par Katia SCHLICH

Auteure d'un site internet historique sur le Haras de Sarralbe en Lorraine pour le Groupe BLE Lorraine.

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2 Commentaires

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  1. Bonjour,
    J’avais fait un commentaire assez critique lorsque j’avais lu le premier article de la série. Je le regrette bien aujourd’hui car j’ai largement changé d’avis.
    Merci pour tous ces articles extrêmement bien documentés et vraiment très intéressants. Et en plus ils sont bien écrits et faciles à lire.
    En un seul mot : bravo !

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