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Vain rat, ça chlingue !

La langue française dispose de trois registres de langue : soutenu, courant et familier. Ainsi, une automobile se dira en langage soutenu un « véhicule », en langage courant une « voiture » et en langage familier une « bagnole ». Je ne suis pas loin de penser que cette répartition correspond historiquement à une classification sociale : langage soutenu pour la noblesse, courant pour la bourgeoisie, familier pour le peuple. C’est pourquoi le langage soutenu a pratiquement disparu pour être remplacé par le langage courant. C’est pourquoi aussi le langage familier a toujours été considéré par les deux autres comme « vulgaire », ce qui est la moindre des choses puisque « vulgus » signifie étymologiquement « peuple ». Donc, en prétendant rejeter son langage, c’est bien le peuple que l’on rejetait. D’où l’hypothèse ingénieuse que le jour où tous les Français parleront le langage familier, nous serons enfin en démocratie. A moins que le peuple ne préfère le langage courant par désir d’être assimilé à la bourgeoisie.

Selon Mickaël Bakhtine, le peuple se caractérise par son emploi privilégié du « bas-corporel ». En un mot, de la scatologie. Soit l’exemple en langage courant de « mauvaises odeurs », le langage soutenu n’aura guère à proposer qu’ « odeurs nauséabondes » ou « odeurs délétères ». Comme toujours, le langage familier sera beaucoup plus riche et proposera « puer », « coincer », « fouetter », « cocotter » ou encore « embaumer ». Ces termes sont non seulement les plus nombreux mais stylistiquement les meilleurs si l’on envisage par exemple les assonances jubilatoires de « cocotter » ou l’ironie implicite d’« embaumer ». D’où le fait de conclure que la langue populaire si longtemps décriée est en réalité bien supérieure aux langues courante et soutenue. En témoignent Rabelais, Céline, et Frédéric Dard.

Quant au Parler Lorrain, il dispose dans le même champ sémantique de « choumer », de « chlinguer » et de « chméquer ». « Choumer » signifie « sentir », « renifler », que Benoît et Michel renvoient au germanique « schneuken ». Ce verbe peut à la fois induire une connotation positive (« Ça choume bon ! ») ou négative (« Ça choume mauvais ! »). Dans la plupart des cas, on utilisera simplement « Ça choume ! » en se référant au contexte. Exemple d’un Meusien en goguette dans une ferme-auberge des Hautes-Vosges : « Le Munster fermier, c’est peut-être vachement bon mais qu’est-ce que ça choume ! ».

« Chlinguer » a le même sens mais s’emploie uniquement de façon négative. Ce terme qualifiait naguère les traditionnelles cabanes en bois situées au fond du jardin et que l’on dénommait avec gourmandise des « cabichtraques ». Réponse du Vosgien au Meusien : « Si notre Munster, il choume, vous, vos cabichtraques, elles chlinguent ! ».

« Chméquer », qui se retrouve sous les formes « chmiquer », « chniquer », « chmaquer », dérive du germanique « schmecken » (renifler, sentir, avoir bon goût, être bon) et peut être lui aussi positif ou négatif (« Ça chmèque ! »). Cette ambivalence peut conduire à des utilisations paradoxales. Le Vosgien, toujours vexé : « En tous cas, peut-être que notre Munster il choume, mais ce n’est pas comme votre « Brie » de Meuse, il chmèque ! »

En conclusion, lorsque l’on considère certains emprunts qu’ont faits les Lorrains aux Germains, on a vraiment du mal à saisir qu’ils n’aient jamais pu se sentir !

Rédigé par Jean-Paul BOSMAHER

Professeur de lettres à la retraite et écrivain pour le Groupe BLE Lorraine.

M. BOSMAHER est l’auteur de plusieurs ouvrages de références sur la Lorraine, dont notamment le « Parler Lorrain » paru en 2014 aux Editions du Quotidien.

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