Naguère, le plaisir favori des Anciens était la belote. Vous ne pouviez pas pointer le bout du nez dans un café, plus enfumé qu’un terrier de blaireau débusqué, la prohibition du tabac n’ayant pas encore fait fuir tous les clients, sans les voir tous attablés par trois ou quatre, en casquette et veston de velours, un « canon » de rouge devant eux et la belle chopine au milieu, en train de taper du poing sur la table pour annoncer : «  Belote, rebelote, et dix de der ! »

Comme toutes les activités de l’époque, le jeu de belote avait son vocabulaire : imagé parfois, amusant toujours, pas piqué des hannetons à l’occasion. Ainsi, si l’on était le premier à pouvoir prendre après celui qui distribuait, on était placé « sous la goulotte ». La goulotte étant ce qu’on appelle, en Lorrain, la « chanlatte », la « chanatte » ou la « chanotte », et en Français classique le « corps-penchant ». Si l’on avait hérité d’un mauvais jeu, à savoir presque exclusivement des sept et des huit, on n’avait que des « fafiottes », les « fafiottes » étant, en Français courant, des « brimborions ». Si l’on se risquait à le clamer de vive voix, on vous rétorquait in petto qu’« on ne jouait pas à la parlante ! »

En cours de partie, outre l’inévitable « Tu me fends le cœur ! » de l’inénarrable Raimu, on disposait bien sûr de « tomber à carreau » si votre partenaire était particulièrement bien fourni. Si celui qui avait pris jouait à trèfle et ramassait le pli, il ajoutait tout fiérot : «  Et ben, mes vaches, vous allez en bouffer ! ». Le pique jouissait d’une injonction totalement surréaliste sous la forme d’un : « Pique ma fille, tu seras mon gendre ! ». En fin de partie, le perdant était consolé par un hypocrite et compatissant : « Malheureux au jeu, heureux en amour ! » et l’on se vengeait du vainqueur en proclamant qu’il était de notoriété publique qu’il avait toujours été « un sacré cornard ! »

J’ai, comme toujours, conservé le meilleur pour la fin. Si celui qui avait pris était sur le point de perdre la partie, il était de coutume de lui claironner d’un air narquois : «  Et ben, mon gars, ton pané sent le cul ! ». Outre le fait que cette expression particulièrement fleurie atteste que nos Anciens n’étaient pas bégueules en matière de lexique, elle mérite quelques explications touchant aux us et coutumes de l’époque. La plupart du temps, le slip-kangourou n’ayant pas encore fait bondir l’élégance et le string pas encore amorcé la décadence, les hommes ne portaient pas de sous-vêtement. En tenait lieu une chemise au pan très long, ce fameux « pané ». Autant dire que, touchant à la vue et à l’odeur, celui-ci pouvait paraître éminemment suspect aux yeux et aux nez quelque peu délicats. En effet, la corvée d’eau à la pompe n’ayant jamais été une sinécure, la lessiveuse ne crachotait sur la cuisinière que toutes les quinzaines au mieux, au pire tous les mois. D’où l’extension métaphorique de l’expression « Ton pané sent le cul » pour désigner toute situation honteuse, humiliante, ou infâmante.

Las, ces pittoresques expressions ont disparu !

Mes chers amis, si vous perpétuez la tradition de la belote, je vous en conjure : remettez-les de toute urgence à la mode !

D’abord, tous vos partenaires vont en tomber à la renverse et ensuite, votre succès auprès des dames est garanti !

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