Près de trente ans après sa parution, une nouvelle édition des Dernières Violettes de La Mothe est sortie. Consacré à la chute puis à la destruction de la cité martyre lorraine pendant la Guerre de Trente Ans, ce roman iconique fut aussi le point de départ pour son auteur à poursuivre le genre historique. Cette réédition témoigne de l’intérêt constant des Lorrains au sujet de leur histoire et de la tragédie de La Mothe. Rencontre avec Gilles Laporte, écrivain vosgien prolifique et infatigable défenseur de la cause lorraine.
BLE Lorraine : Pourquoi avez-vous décidé de rééditer votre roman historique Les dernières violettes de La Mothe près de trente ans après sa première édition ?
Gilles Laporte : « Publié en 1997, ce roman historique, premier ouvrage grand public consacré à la tragédie lorraine de La Mothe depuis la fin du XIXème siècle, voulait rendre hommage à tous les défenseurs de cette cité, tous les résistants qui, trois sièges durant, ont tenu tête aux armées françaises. Accueilli avec enthousiasme dès sa sortie, aussitôt couronné de deux prix, à savoir le Prix Sadler de l’Académie de Stanislas et le Prix Plume de Vair, il a réveillé une mémoire anesthésiée par les promoteurs de l’histoire officielle qui est toujours écrite par les vainqueurs. Depuis plus de vingt ans, ce livre épuisé était régulièrement demandé en librairie, recherché par tous les moyens accessibles. Participant à de très nombreux salons du livre, rencontres en médiathèques et en librairies, aussi bien en Lorraine qu’en dehors, très souvent questionné sur sa disponibilité, j’étais incapable de répondre à l’attente de tous ces amoureux de notre histoire et de notre patrimoine. Une nouvelle édition s’imposait. Mon éditeur s’en laissa convaincre … Voici donc les nouvelles Dernières Violettes de La Mothe ! »

BLE Lorraine : De quels éléments avez-vous enrichi votre ouvrage et pour quelles raisons ?
GL : « Reçu avec méfiance par les historiens universitaires qui, du haut de leur chaire, prétendaient que « la forme romanesque n’offre aucune garantie de qualité historique », ce livre a été écarté des milieux diplômés « sachants » dès sa sortie, mais plébiscité par le lectorat le plus large de nos villes et de nos campagnes. J’ai donc pensé confier la préface de cette nouvelle édition à un historien lorrain de très grande qualité, agrégé d’histoire, docteur ès-Lettres, membre éminent de l’Académie de Stanislas, membre de l’Institut de France, le professeur Michel Bur, qui en a définitivement confirmé la rigueur historique. Qu’il en soit remercié du fond du cœur. Ce point était essentiel, comme était essentiel le ressenti de SAIR Otto de Habsbourg-Lorraine, Duc de Lorraine, prestigieux dédicataire de ce livre. J’ai eu les immenses honneur et privilège d’entretenir avec SAIR et ses proches une relation d’affectueux respect durant de nombreuses années à dater de la première publication de ces Dernières Violettes de La Mothe. J’ai eu aussi le bonheur de guider notre famille ducale sur le site de La Mothe durant une journée pleine, visite achevée dans l’émouvante église d’Outremécourt. Aucun Duc de Lorraine n’avait posé le pied sur ce sol martyr depuis presque quatre siècles. Quelques pensées de SA Otto recueillies au cours de nos entretiens à propos de ce site et de ces faits historiques ont donc été ajoutées. Enfin, j’ai retravaillé le style de quelques passages, afin de les rendre plus vivants encore dans l’esprit déterminé de nos héroïques anciens, civils et militaires, femmes et hommes. »
BLE Lorraine : Qu’est-ce qui explique selon vous que le sujet de La Mothe intéresse et passionne toujours autant ?
strong>GL : « L’histoire de La Mothe est une histoire « ancienne », certes ! Mais elle est aussi une exceptionnelle invitation à lire notre présent à la lumière de notre passé. Nombre de fâcheuses décisions actuelles, comme la fermeture du Musée Historique Lorrain à Nancy au prétexte de mise aux normes actuelles, la disparition du nom « Lorraine » de la carte administrative nationale au profit de l’improbable « Grand-Est », les atteintes multiples à l’image de la Lorraine, tout comme les problèmes relationnels de notre temps trouvent leurs racines dans les convulsions qui ont abouti à l’annexion de 1766. Nos contemporains le sentent, le savent, désirent en savoir davantage encore dans un souci de meilleure reconnaissance de leurs qualités et de plus profond respect de leur dignité. N’en déplaise aux mandarins parisiens nourris aux terrasses de Saint-Germain-des-Prés, la « culture lorraine », qui a tant apporté à la France au cours des siècles, a bel et bien existé, existe encore, veut exister toujours ! La mémoire de la réaction exemplaire des Lorraines et Lorrains durant la tragédie mothoise est vécue aujourd’hui comme un exemple de résistance à toutes les agressions subies, d’où qu’elles viennent. »
BLE Lorraine : Dans le contexte des affaires actuelles, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le rôle joué par les femmes dans le premier siège de La Mothe ? Pourquoi aviez-vous pris cet angle d’approche inédit et précurseur à l’époque à l’occasion de l’écriture de votre roman ?
GL : « L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs », par les hommes pour les hommes ! Il ne suffit pas d’ajouter un goguenard « derrière chaque grand homme, il y a une femme importante ! » pour corriger cette affirmation peu respectueuse de la moitié de l’humanité. Sur ce point aussi, l’histoire de La Mothe est exemplaire. Car, durant les trois sièges infligés à cette cité par les rois de France et leurs sbires Richelieu et Mazarin, les femmes ont joué un rôle essentiel. Elles ont appelé les hommes à la mobilisation, exalté par l’exemple le courage dans l’adversité et la fidélité aux valeurs du Duché, prié Notre-Dame et Saint Nicolas dans la collégiale, secouru les victimes des bombes incendiaires, pris elles-mêmes les armes pour aller défier l’ennemi, puis lui résister sur les remparts bousculés par les mines françaises. Ces comportements féminins héroïques et essentiels pour la survie d’une société quelle qu’elle soit se rencontrent toujours aujourd’hui dans les pays où règnent l’oppression, où est muselée la liberté d’expression. Sur le fil fragile tendu de l’Antiquité à nos jours, et de de tous les continents à notre pays lorrain, les femmes de La Mothe incarnent entre 1630 et 1645, cet esprit féminin-sacré qui se nourrit depuis la nuit des temps d’exigence d’élévation et de dignité. Comme Antigone, Louise Michel et tant d’autres, ces femmes lorraines d’hier sont puissamment… nos contemporaines ! »