Sur un territoire restreint, mais de plus en plus courtisé, et dans un monde bouleversé par le dérèglement climatique, que reste-t-il aujourd’hui des Vosges sauvages ? C’est à cette question pertinente que tentent de répondre dans leur ouvrage Les Vosges, vivantes et sauvages, Hervé Parmentelat, auteur, photographe et naturaliste amateur, et Gilles Gounant, accompagnateur en montagne, naturaliste et photographe animalier. Grâce à un texte soigné enrichi de nombreuses références naturalistes et à une iconographie de grande qualité, les auteurs nous présentent les espèces patrimoniales qui trouvent refuge dans les différents milieux naturels du massif vosgien. Entre poésie et connaissance, entre rêverie et lucidité, ils essayent de faire prendre conscience à tous des richesses naturelles des Hautes-Vosges, mais aussi des menaces qui pèsent sur elles.
BLE Lorraine : Pourquoi avez-vous décidé de réaliser cet ouvrage ? Comment vous vous y êtes pris pour capturer ces instants de vie sauvage ?
Hervé Parmentelat : « Cet ouvrage a pour ambition de proposer au grand public un état des lieux du patrimoine naturel du massif vosgien, dans un monde bouleversé où nous vivons en direct l’effondrement du vivant sous toutes ses formes. Gilles et moi vivons au plus près de la nature depuis longtemps. Ces nombreuses années passées dehors, à l’affût ou lors de prospections ou de recensements divers, nous ont permis de capturer des instants de vie. On s’est appuyé sur cette expérience, nos images, mais aussi nos carnets de terrain, et bien sûr sur les travaux effectués par et pour le compte d’associations naturalistes comme les atlas de la biodiversité, afin de proposer ce florilège, cet état des lieux. S’il n’est pas exhaustif, il est néanmoins assez complet et il permet de se rendre compte, nous l’espérons du moins, du patrimoine que nous avons à défendre si l’on veut continuer à parler encore longtemps de Vosges vivantes et sauvages. »

BLE Lorraine : Quel moment vous a particulièrement ému lors des centaines heures passées sur le terrain à observer la faune et la flore des Vosges ?
HP : « C’est une question qui parait simple mais qui est finalement assez complexe car l’émotion est partout. Bien sûr on pourrait évoquer l’apparition d’un animal rare comme a pu l’être le grand tétras ou aujourd’hui encore le regard hypnotique d’une chouette de Tengmalm, mais une lumière crépusculaire, une fleur posée dans son écrin ou un papillon dans la rosée matinale, tout est porteur d’émotion pour qui sait encore ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure. C’est aussi l’ambition de ce livre que de réconcilier les Vosgiens avec leur environnement. Ce discours, tenu par tous les naturalistes et défenseurs de la nature depuis longtemps, peut sembler banal, mais il est en réalité essentiel, car si nous voulons nous sauver nous-même, il faudra d’abord sauver le monde sauvage. Sans lui, nous disparaitrons. Nous faisons partie d’un tout. »
BLE Lorraine : Quels sont les différents milieux naturels du massif vosgien ? Quelles espèces abritent-ils ? Comment expliquer la diversité exceptionnelle de ces écosystèmes ?
HP : « Le découpage du livre se fait justement par les milieux naturels. Notre tour d’horizon débute par les Vosges moyennes ou gréseuses, puis continue avec les milieux ouverts, les milieux forestiers, les vieilles forêts, la hêtraie d’altitude, les hautes-chaumes, les cirques et les défilés glaciaires, les tourbières, les rivières et les ripisylves pour se terminer par le piémont alsacien. Chaque milieu fait l’objet d’un chapitre. Le texte, volontairement riche, a pour fonction d’expliquer la formation de ces écosystèmes, la manière dont l’Homme les as usités à travers l’Histoire jusqu’à aujourd’hui, ainsi que les menaces qui pèsent sur eux et sur le patrimoine naturel qu’ils recèlent encore, faune et flore confondues. La diversité de ces milieux tient avant tout à la position de carrefour biogéographique de nos montagnes qui permet à des espèces à la fois atlantiques, continentales, boréales, voire méridionales d’y trouver refuge. Quant au concept d’espèce totem, même s’il montre une conception finalement assez anthropique de la nature et que tout semble important à nos yeux, nous avons cependant réservé des encadrés dans chaque chapitre à quelques espèces animales ou végétales qui nous semblent d’enjeu majeur comme les petites chouettes de montagne ou les droséras par exemple. »
BLE Lorraine : Comment faire prendre conscience de la fragilité et de la beauté de ces écosystèmes par le texte et par l’image pour mieux les connaître et les protéger ?
HP : « C’est tout l’objet du livre. Le texte oscille entre connaissances et poésie. Montrer que sciences et connaissances sont essentiels à la compréhension du monde et à la défense de la vie, qu’on ne peut pas analyser et agir sans s’en emparer, mais que cela n’exclut pas de rêver, bien au contraire ! L’astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau en fait même un créneau : « le vrai problème qui nous mène dans le mur […] ce n’est pas le manque de science, c’est le manque d’amour, de poésie et de compassion ». Les images et les légendes sont là pour soutenir cette part de rêve et de poésie. On ne sauve que ce que l’on aime. »
BLE Lorraine : Que reste-t-il en définitive aujourd’hui des Vosges sauvages ? Ont-elles encore un avenir avec la pression touristique et immobilière exercée sur le massif et le dérèglement climatique ? Peut-on encore concilier vie sauvage et vie contemporaine ?
HP : « Par bonheur, la vie sauvage est encore bien présente ! Bien sûr, on se focalise sur les espèces disparues comme le grand tétras ou celles qui risquent de disparaître, mais il y a encore plein de belles choses à voir. Il ne tient qu’à nous d’œuvrer à les laisser vivre. Toutes les menaces que vous évoquées sont bien réelles. Des phénomènes globaux comme le changement climatique, oui bien sûr. Toutes les espèces boréales, animales ou végétales, qui ont trouvé refuge sur nos montagnes après les dernières glaciations, sont menacées. Nos forêts souffrent et souffriront encore de la hausse constante des températures et du manque d’eau. La pression sur les milieux est forte dans un massif où les densités de population sont importantes. L’urbanisation des coteaux sous la pression touristique, les atteintes portées sur les zones humides, etc. Les rythmes et les cadences de la vie moderne et urbaine, s’accompagnent, et on peut le comprendre, de temps de loisirs au plus près de la nature. A ce titre, les Vosges apparaissent comme un vaste espace récréatif, dopé aux loisirs de tous poils et parfois contradictoires : balades familiales, fêtes privées dans des chalets de luxe, épreuves sportives de pleine nature, de jour comme de nuit, loisirs motorisés, etc. Comment concilier tout cela avec le monde sauvage ? C’est la question essentielle à laquelle nous sommes tous confrontés. Nos élus doivent impérativement s’en emparer si l’on veut encore parler demain de Vosges vivantes et sauvages. »