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Médiomatriques et Leuques en Lorraine

Le site antique de Nasium en Meuse, capitale de la tribu des Leuques (Crédits photo : Carole Raddato)

Jusqu’au milieu du Ier siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire jusqu’à ce que les armées de César ne viennent prendre possession de la Gaule, le territoire que nous appelons aujourd’hui Lorraine était occupé par des peuplades gauloises, dont notamment les Médiomatriques et les Leuques. Certaines d’entre elles, d’origine celtique, avaient introduit dans nos contrées des mœurs et des savoir-faire nouveaux, notamment dans le travail des métaux. Ces peuplades formaient alors de véritables cités, des territoires en somme, de la taille d’un gros département d’aujourd’hui et structurés autour de plusieurs villes et autres camps retranchés.

Bien qu’il soit anachronique de parler de Lorraine pour cette période reculée, le nom de la région n’apparaît en effet qu’à la toute fin du IXème siècle, la province dont on s’efforce d’évoquer les hauts lieux était, durant la haute Antiquité, divisée en trois grandes cités. Au Nord, c’était les Trévires, qui peuplaient les rives de la Sarre et de la Moselle, depuis les collines du Palatinat jusqu’au plateau luxembourgeois. Leur capitale, Trèves, était déjà un carrefour important entre Meuse et Rhin. Un peu plus au Sud, les Médiomatriques occupaient une zone qui s’étendait de la Vallée de la Meuse à celle du Rhin. Leur territoire fut par la suite subdivisé, pour finalement correspondre à peu près à l’actuel département de la Moselle. Les sites du Hérapel, en Moselle-Est, mais également le camp de Divodurum, qui servit d’embryon au développement de la ville de Metz constituaient deux sites défensifs qui structuraient le territoire de cette puissante cité qui, lors du siège d’Alésia, n’hésita pas à envoyer, d’après César, pas moins de 5 000 cavaliers, afin de secourir le pauvre Vercingétorix.

Plus au Sud, sur un territoire qui s’étendrait de la Meuse aux Hautes-Vosges, la tribu des Leuques prospérait quant à elle grâce à l’agriculture et au travail des métaux. Contrairement aux Médiomatriques, les Leuques se montrèrent beaucoup plus favorables à la conquête romaine puisque, toujours d’après César, ces derniers auraient offert aux légions romaines des quantités importantes de blé et de fourrage. Premier exemple, s’il en est, de dissensions entre Lorrains du Nord et Lorrains du Sud et qui portent déjà, peut-être, en germe, notre légendaire rivalité entre Metz et Nancy.

Plus sérieusement, les Leuques, à l’instar des autres tribus celtiques qui peuplaient la Gaule de l’époque, disposaient d’un important réseau de places fortes et d’oppida. Les latinistes le savent, un oppidum (oppida au pluriel) est un site fortifié, généralement situé sur une éminence et qui servait de refuge aux Gaulois qui habitaient dans les parages. Ainsi, chez les Leuques, le site de Boviolles, dans le Barrois, ou celui dit du camp d’Affrique, au Sud de Nancy, nous permettent de saisir jusqu’à l’organisation même de la société celtique. Le sommet des collines étant en effet généralement dévolu aux druides et aux chefs de guerre, tandis que les pentes accueillaient les artisans, les commerçants et les paysans. Une pyramide sociale qui s’inscrivait, ici, dans le paysage !

Camp celtique de la Bure
Muraille et stèles funéraires au Camp celtique de la Bure (Crédits photo : Ji-Elle)

Mais de tous ces sites celtiques, celui qui nous est encore le mieux connu reste celui de la Bure, implanté à l’extrémité occidentale du Massif de l’Ormont, au sommet d’une colline qui, du haut de ses 583 mètres d’altitude, domine la Vallée de la Meurthe et le pays de Saint-Dié. C’est au XIXème siècle que le site de la Bure suscita l’intérêt des premiers érudits, parmi lesquels on se doit de citer un certain Edouard Ferry, parent du célèbre Jules, l’inventeur de l’école gratuite et obligatoire. Il faudra cependant attendre le milieu des années 1960 pour qu’un programme de fouilles archéologiques soit engagé sur le site. Des fouilles qui révéleront d’ailleurs un important mobilier en métal, en pierre et en céramique, ainsi que plusieurs pièces de monnaies gauloises et romaines et de nombreux fragments de stèles funéraires et votives. L’essentiel de ce mobilier a été déposé au musée de Saint-Dié-des-Vosges.

Face d’une pierre gravée de triskèles sur le chemin de ronde au camp celtique de la Bure (Crédits photo : Letazwiki)

Mais le camp celtique de la Bure, c’est surtout un rempart que les archéologues se sont appliqués à étudier, dans la mesure où celui-ci nous renseigne sur les techniques de construction et de fortification des Gaulois. Un rempart ? En vérité, il vaudrait mieux parler de remparts, au pluriel. Le premier rempart, en forme de L et d’une longueur de 38 mètres, présente la particularité d’offrir deux solides murs de pierre, reliés entre eux par un poutrage interne en chêne, dont les madriers sont eux-mêmes assemblés par d’imposantes agrafes en fer. Ce type de fortification, qualifié de type Ehrang par les archéologues, semble toutefois avoir été insuffisant, puisqu’on assiste, dans la première moitié du Ier siècle avant notre ère, à l’édification d’un nouveau rempart, de type murus gallicus. Cette fois-ci, on n’érige plus qu’un seul parement de grès, renforcé par un poutrage interne, et derrière lequel on créé un remblai destiné à accueillir les défenseurs. Visiblement, cette seconde construction semble répondre à des impératifs d’économie et d’efficacité.

Murus gallicus au Camp celtique de la Bure (Crédits photo : Ji-Elle)

Situé sur une voie romaine qui permettait de passer des vallées lorraines à la fertile plaine du Rhin, l’oppidum de la Bure semble avoir joui, dans l’Antiquité, d’une relative prospérité. Les fouilles archéologiques confirment l’importance d’activités métallurgiques sur les flancs de la montagne et de même, les stèles retrouvées sur place nous laissent à penser que le site a servi de sanctuaire, probablement dédié au dieu Mercure, lequel était souvent associé aux hauteurs, aux montagnes, mais aussi aux routes, aux voyageurs, aux commerçants et aux artisans.

Difficile d’accès, le site est vraisemblablement abandonné dès la période romaine. Les routes et les activités humaines sont pour ainsi dire descendues dans la vallée. Après des siècles d’oubli, le camp de la Bure fini par être redécouvert, fouillé puis classé Monument Historique en 1982. Aujourd’hui, il reste un haut lieu de cette histoire celtique, si méconnue en Lorraine, en plus de constituer, pour les habitants de la Déodatie, un but de promenade à la fois sportive et culturelle.

Rédigé par Kévin GOEURIOT

Historien de la Lorraine, écrivain et professeur d’histoire-géographie pour le Groupe BLE Lorraine.

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