Un moment suspendu. Une parenthèse enchantée. Quelque chose que l’on ne vit qu’une seule fois dans sa vie. Lundi 28 septembre 2026, Metz a vécu une journée hors du commun. Pour la dernière étape de son voyage apostolique de quatre jours dans l’Hexagone, le Pape Léon XIV avait choisi la cité lorraine pour parler de paix, de réconciliation et d’Europe, dans une ville marquée par les guerres et par l’histoire de la construction européenne. De son arrivée à Lorraine Aéroport à la messe célébrée dans la cathédrale Saint-Etienne, près de 40 000 personnes ont participé à cet événement retransmis dans le monde entier.
Pour la troisième fois en 2 000 ans, le pape est venu à Metz. L’histoire entre le souverain pontife et la ville commence en 1049. Cette année-là, le Pape lorrain Léon IX vînt à Metz. La cité était alors une forme de principauté gouverné par son évêque. Neuf siècles plus tard, en 1988, Jean-Paul II posait lui-aussi ses pieds en terre lorraine. Il n’a heureusement pas fallu attendre aussi longtemps pour revoir le Saint-Père sur les bords de la Moselle, puisque Léon XIV a écrit une nouvelle page de cette histoire en venant à Metz ce lundi 28 septembre 2026. Et ce choix n’avait rien d’anodin. Ville frontière, longtemps ballotée entre la France et l’Allemagne, Metz porte en effet les stigmates des conflits européens, mais aussi l’une des plus belles histoires de réconciliation du continent.

A quelques kilomètres de là, à Scy-Chazelles, repose Robert Schuman, ministre, député et père fondateur de la construction européenne que l’Eglise catholique a déclaré vénérable en 2021. Sa déclaration du 9 mai 1950, qui proposait de placer les productions françaises et allemandes de charbon et d’acier sous une autorité commune, constitue pour Léon XIV un symbole particulièrement puissant. Le pape l’a rappelé lui-même. C’est depuis cette terre lorraine que Schuman a contribué à transformer une histoire de guerres en projet de paix. Une réflexion qui doit nous amener à nous interroger sur les racines chrétiennes de la construction européenne.
Messager de la paix
Cette journée historique a commencé à 9h20 à Lorraine Aéroport. Accueilli par le ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez, Léon XIV a ensuite rencontré une chorale d’enfants de l’école catholique Marcel Van d’Argancy. Le moment a rapidement fait le tour des médias et suscité beaucoup d’émotions lorsque des petits Lorrains ont spontanément enlacé le Saint-Père comme ils l’auraient fait avec Saint Nicolas.
Quelques heures plus tard, Metz allait devenir le centre de l’attention internationale. A dix heures, le pape participait au Centre des Congrès Robert Schuman à une rencontre interreligieuse réunissant des représentants français et européens des cultes catholique, musulman, juif, protestant, orthodoxe, bouddhiste et sikh. Ensemble, ils ont signé « l’Appel de Metz » qui les engage à « poursuivre avec assiduité un dialogue exigeant », à « continuer à former les jeunes générations à la connaissance mutuelle des traditions religieuses » et à se « tenir ensemble, y compris dans l’adversité, pour toujours construire un monde de justice et de paix ». Une phrase résume l’esprit de cette démarche qui se veut être « une boussole d’espérance » : « aucune paix durable ne se construit sans l’autre, ni contre lui ». Le choix de Metz, ville concordataire et ville frontière, donne une résonance particulière à cet Appel.
Un Appel qui précéda le discours attendu de Léon XIX sur l’Europe intitulé « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ». Devant Emmanuel Macron et plusieurs personnalités européennes, dont le Prince Albert II de Monaco, le Grand-Duc Guillaume de Luxembourg, le Premier ministre luxembourgeois Luc Frieden, Jean-Claude Juncker ou encore la Ministre-présidente du Land de Sarre Anke Rehlinger, le souverain pontife a livré un véritable plaidoyer pour la paix.
Le pape a ainsi cité à plusieurs reprises Robert Schuman et sa célèbre déclaration du 9 mai 1950. Dans cette région qui a connu les « tribulations des XIXème et XXème siècles », Schuman avait puisé l’expérience des frontières et des conflits pour contribuer à construire une Europe fondée sur la réconciliation. « Ayant grandi dans un contexte où l’orgueil et l’esprit de revanche semblaient prévaloir, il s’est engagé en faveur de la paix et de la fraternité entre les peuples, qui, après s’être longtemps affrontés, reconnaissaient enfin qu’ils avaient besoin les uns des autres ». Léon XIV a aussi insisté sur ce paradoxe : c’est une terre qui a connu les guerres qui a contribué à inventer la paix européenne. Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi ont transformé leurs « intuitions européennes » en institutions européennes pour, comme le souligna justement avant lui le Cardinal Jean-Marc Aveline, Président de la Conférence des évêques de France, « sortir du cycle infernal de la vengeance ». Le Saint-Père a loué le fait qu’après trois guerres, dont deux mondiales, et tant de souffrances endurées, la Moselle a malgré tout « osé penser à la réconciliation ». Un message de paix et d’espérance particulièrement fort alors que la guerre a de nouveau fait son retour sur le continent. Face à ce retour, il a appelé à la patience, au dialogue et au courage dans la négociation, invitant les responsables à « être disposés à renoncer à certaines positions pour le bien supérieur de la paix ». Il a également interrogé la tentation du réarmement : sommes-nous réellement engagés dans des « efforts créatifs » pour faire avancer la paix mondiale, ou cherchons-nous seulement à mieux nous préparer aux guerres à venir ?
Le respect du droit international, du multilatéralisme et de la parole donnée a également constitué le fil rouge de son discours. Pour Léon XIV, l’Europe peut continuer à jouer un rôle précisément parce qu’elle a démontré, depuis la Seconde Guerre mondiale, qu’il était possible de transformer les antagonismes en coopération. Son discours a été particulièrement apprécié, tant il a résonné en ces lieux où l’on connaît mieux que quiconque le prix de la guerre, la joie de la réconciliation et le respect de la dignité humaine. Un discours qui s’est terminé par une standing ovation de plusieurs minutes réhaussée par les chœurs de l’Opéra National de Metz.
Metz en fête, de la papamobile à la cathédrale
Après un déjeuner à l’Evêché, le pape a retrouvé la foule sous un Soleil radieux pour une déambulation de quelque 2,2 kilomètres en papamobile le menant de l’Avenue Foch à la Place d’Armes. Acclamé par les Messins et les visiteurs dans une ambiance bonne enfant, Léon XIV s’est arrêté à plusieurs reprises pour saluer et bénir des bébés. Près de 40 000 personnes se sont retrouvées en ce premier jour de la semaine pour voir le souverain pontife. Des « pape-zones », équipées d’écrans géants, avaient été aménagées Place Jean-Paul II, Place de la République, sur l’Esplanade et sur le Parvis des Droits de l’Homme devant le Centre Pompidou-Metz pour permettre au permettre au public de suivre les cérémonies.
L’événement a également nécessité un dispositif de sécurité exceptionnel avec des milliers de forces de l’ordre et de sécurité mobilisés. 162 points de contrôle avaient été installés autour du centre-ville pour en sécuriser les accès.
Une cathédrale métamorphosée pour 2 000 fidèles
Inoubliable moment de ferveur et de dévotion, la messe pontificale donnée à 16 heures en la cathédrale Saint-Etienne, la seule en intérieur ouverte au public de ce voyage apostolique, a constitué un autre temps fort de la journée. Fermée plusieurs jours avant la venue du pape, la « Lanterne du Bon Dieu », surnom donné à l’édifice en raison de ses 6 500 mètres carrés de vitraux, a fait l’objet d’un vaste nettoyage, de travaux de préparation et d’une mise en beauté minutieuse. Les lustres ont été dépoussiérés, certaines parties nettoyées par des professionnels et la sacristie haute transformée en sacristie papale. La nef, qui compte habituellement 900 chaises, en a accueilli 1 100 supplémentaires pour atteindre 2 000 places assises. Dans les coulisses, 21 000 hosties, confectionnées par les carmélites, attendaient également les fidèles. Près de 12 000 personnes ont en effet pu suivre la messe pontificale à l’extérieur dans le prolongement de la cathédrale et communier à l’ouverture des parapluies blancs.
Avant de pénétrer dans la cathédrale, Léon XIV a signé le livre d’or de la Ville de Metz. Il a été accueilli pour cela sur le parvis par le maire François Grosdidier, qui lui a également remis un œuf de collection réalisé en émaux de Longwy, ainsi qu’une raquette de tennis originale qui témoigne du savoir-faire lorrain. Le cadre de cet objet, véritable clin d’œil à la passion du pape pour ce sport, est en effet conçu en bois de mirabellier. On peut y lire la devise de la ville : « Si nous avons paix dedans, nous avons paix dehors ». Une raquette, destinée à intégrer le prestigieux fonds des Musées du Vatican, qui arbore également un anti-vibrateur en or massif en forme de mirabelle et sur lequel est gravé la cathédrale de Metz.
Illuminée de ses vitraux du Moyen-âge ou de Marc Chagall, la cathédrale Saint-Etienne a offert au pape un décor exceptionnel et riche en symboles, à l’image de son autel liturgique réalisé à partir du bronze d’anciens canons allemands. Dans son homélie, le Saint-Père a transformé ces mêmes vitraux en métaphore de l’Europe : son avenir, a-t-il expliqué, ne réside pas dans l’uniformité, mais dans « l’harmonie des différences », où les blessures du passé peuvent laisser entrer la lumière. Portée par les chants de la Maîtrise de le cathédrale, la messe a permis de continuer de filer les thèmes de la justice et de la paix à travers des lectures bibliques. Le souverain pontife a ainsi interpellé : « Il n’est pas vrai que celui qui se venge est plus fort que celui qui pardonne ». Sur cette terre qui fut une « frontière douloureuse en Europe », mais qui montre au monde entier que « la réconciliation n’est possible que lorsqu’on a le courage de briser la chaîne du ressentiment », il a enfin appelé Metz et la Moselle à devenir un « phare d’espérance » pour l’Europe et le monde.
La journée de Léon XIV à Metz s’est conclue par la cérémonie de congé à Lorraine Aéroport en présence du Président de la République française.
Un coup de projecteur planétaire sur Metz
Pour Metz, l’enjeu dépassait largement les quelques heures de présence pontificale. Hôtellerie, restauration, commerces, transports et accueil touristique ont bénéficié de l’afflux de visiteurs. Mais le principal capital est peut-être immatériel. Pendant une journée, Metz a en effet été montré au monde. La ville a été filmée sous tous les angles : sa cathédrale, ses vitraux, son patrimoine, son passé carolingien, ses rues, son Centre Pompidou, ses paysages urbains et surtout son rôle particulier dans l’histoire européenne. Les retombées économiques d’un tel évènement en mondovision se mesureront sur le long terme à la lumière de son rayonnement culturel et économique.
Mais pourquoi Metz ? La question était au cœur de cette journée exceptionnelle. Après Paris et Lourdes, d’autres villes hexagonales auraient pu sembler plus évidentes pour une première visite pontificale. Pourtant, Léon XIV a choisi Metz. Et son discours, tout comme celui du Cardinal Aveline, au Centre des Congrès Robert-Schuman, ont donné la réponse. Le pape n’est pas venu à Metz simplement parce qu’il s’agissait d’une grande ville catholique, mais pour l’Europe. Point de passage entre les mondes roman et germanique, il a lui-même parlé de cette « ville historique, carrefour au cœur du continent ». Il a également souligné que c’est ici que l’Evêque Chrodegang a réformé au VIIIème siècle la liturgie et développé la vie canoniale. Que c’est ici aussi que « le chant grégorien s’est répandu dans les territoires carolingiens, apportant « harmonie et beauté à tout le continent. » Le Saint-Père a choisi Metz parce que cette ville unique au monde permettait de raconter, en un même lieu, l’Europe chrétienne de Chrodegang, l’Europe carolingienne, l’Europe culturelle du chant grégorien, l’Europe meurtrie des guerres, l’Europe de la réconciliation franco-allemande et l’Europe politique rêvée par Robert Schuman. A Metz, Léon XIV est ainsi venu rappeler que l’Europe avait une histoire avant d’avoir des institutions, et que la paix reste une construction à poursuivre car « favoriser la paix est œuvre active ».
Entre l’héritage de Robert Schuman, l’Appel de Metz, les images de la cathédrale et le message de paix de Léon XIV, cette journée du 28 septembre 2026 restera comme un moment suspendu dans l’histoire contemporaine de la cité multimillénaire lorraine.