La date ne vous dira probablement rien. Pourtant, le 27 janvier a longtemps rimé, en Alsace et en Moselle, avec défilés et autres festivités. La raison ? Un anniversaire. Et pas n’importe lequel ! Celui de l’Empereur Guillaume II, qui régna sur l’Allemagne de 1888 à 1918.
Né à Berlin le 27 janvier 1859, Guillaume II succède en 1888 à son père l’Empereur Frédéric III, qui n’a régné que 99 jours et qui succédait lui-même à Guillaume Ier, celui qui, en 1870, avait conquis l’Alsace et une partie de la Lorraine. Prince introverti, discret mais d’une volonté tenace, il était passionné d’histoire, de costumes et d’architecture. En Lorraine, où il aimait venir se ressourcer dans sa propriété de Courcelles-Chaussy, alors rebaptisé en Kaiser-Kurzel, il laissa d’importantes marques de son passage, à Metz notamment.

De 1888 à la fin de la Première Guerre mondiale, la Lorraine annexée célébra donc, pendant trente années, le Kaiserstag ou anniversaire de l’Empereur. Equivalent à peu près au 14 juillet français, le Kaiserstag était l’occasion, pour les Lorrains d’adoption qui pouvaient se montrer attachés à l’Empire, de décorer leurs maisons et d’assister aux défilés militaires. Maurice Barrès, dans son célèbre roman intitulé Colette Baudoche, se fait l’écho, avec beaucoup d’ironie, d’une de ces fêtes données en l’honneur du Kaiser. Il y note : « Bientôt, les immigrés commencèrent à parer leurs maisons. Ils s’y employaient avec zèle. Montés sur des échelles, penchés à leurs fenêtres, ils exposaient des bustes de Guillaume II, clouaient des draps et des branchages, collaient des aigles stylisées, étalaient des éventails de couleur tendre et piquaient dans la mousse une multitude de petits drapeaux […] Heureusement, les charcuteries étaient en liesse, qui présentent, dans les quartiers germanisés, une espèce de physionomie officielle et tiennent, avec plus de splendeur, le rang de nos bureaux de tabac. Leur parfaite satisfaction corrigeait l’aspect un peu funéraire de cette ville parée à la prussienne. »
Passage magnifique, un tantinet sarcastique, et qui ne doit nous faire oublier l’autre réalité du Kaiserstag. Pour les vieux Lorrains de souche, cette fête patriotique, toute teutonne, était souvent perçue comme un véritable camouflet. Plusieurs témoins, aujourd’hui très âgés, nous ont rapporté que leurs parents et grands-parents avaient coutume de se rendre « en France » lors de l’anniversaire de l’Empereur. Ils embarquaient à Metz ou à Château-Salins pour gagner Nancy ou le petit village d’Arnaville. Ceux qui ne pouvaient faire le déplacement se contentaient, ce jour-là, de porter le deuil. Un moyen comme un autre de proclamer la fameuse devise : « Français ne peut, Allemand ne veut, Lorrain je suis ! »
Si l’on change d’échelle et qu’on regarde plus spécifiquement la ville de Metz, on se rend vite compte d’une sorte de paradoxe. Au Sud de la vieille ville, le « Kaiser Wilhelm », comme on l’appelait alors, n’a pas hésité à laisser son empreinte. C’est en effet sous son règne que sont construits la nouvelle gare, ainsi que les bâtiments qui forment ce qu’on appelle aujourd’hui, au mieux, la Neustadt et, dans un abus de langage, le « triangle » ou « quartier impérial ». Un quartier dont les demeures tranchent nettement avec celles qu’on peut trouver en centre-ville. Le grès vosgien, les colombages et la pierre de Niderviller remplacent ici le traditionnel calcaire blond de Jaumont. Les styles architecturaux, qui vont du Jugendstil au néo-classique, en passant par le néo-roman de la gare et le néo-Renaissance de l’Hôtel des Arts et Métiers, sont en totale rupture avec ceux que l’on rencontrait jusqu’alors. Une rupture, une cassure même, que les témoins de l’époque n’hésitaient pas à brocarder. Dans les premières pages de Colette Baudoche, ne lit-on pas en effet que les maisons qui se construisent autour de la gare montrent par leurs couleurs thé ou café au lait « toute la prédilection des Allemands pour ce qui est comestible » ? Pour dire les choses crûment, le quartier que les autorités allemandes développèrent autour de la gare de Metz au tournant des XIXème et XXème siècles est une forme de viol culturel. La cité messine, en effet, avait toujours été, jusque-là, de langue et de culture romane. Romane puis française. Ce n’est qu’après s’être gouvernée, pendant trois siècles, par elle-même et pour elle-même que la ville de Metz finit par tomber dans l’escarcelle du Roi de France, en 1552. Comme l’Allemagne pendant la période de l’Annexion, la France va remanier la physionomie de la ville. C’est la construction de la citadelle. Et c’est aussi, bien plus tard, l’aménagement de la Place d’Armes et de l’Ile du Petit Saulcy.
La ville de Metz, on le voit, est une sorte de vague rocher que les marées, venues tantôt de l’Est, tantôt de l’Ouest, sont venues recouvrir au gré des invasions, des guerres et des annexions. Chaque régime, chaque changement de nationalité est venu imprimer sa marque sur le visage de la cité. Si bien que Metz, aujourd’hui, est un incroyable catalogue d’architectures. Au pluriel.
Un 27 janvier donc ou Kaiserstag. Simplement pour ne pas oublier combien notre région est riche d’une identité complexe. Une identité de laquelle les Lorrains ont peut-être hérité, comme le notait Albert Weyland, de quelques complexes identitaires.