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René d’Anjou et la guerre de succession de Lorraine

Bulgnéville

La Bataille de Bulgnéville en 1431

L’automobiliste qui parcourt l’A31 entre Nancy et Langres ne se doute pas qu’en passant à proximité des villes thermales de Vittel et de Contrexéville, il foule le théâtre d’une des pires batailles de l’histoire de la Lorraine médiévale.

A hauteur du petit village de Bulgnéville en effet, de part et d’autre du ruisseau de l’Anger s’est joué, le 2 juillet 1431, un affrontement terrible et sans merci. La bataille, pourtant, n’a pas opposé des myriades et des myriades de combattants. Elle n’a pas, non plus, été particulièrement sanglante. Non, le choc de Bulgnéville a surtout marqué les esprits par les conséquences qu’il a imprimées sur l’histoire de la province. Des conséquences à court terme. Et d’autres, à plus long terme. Et qu’on ne peut pas comprendre si, au préalable, on ne fait pas un petit bond dans le temps.

Le 25 janvier 1431, le Duc Charles II de Lorraine meurt sans héritier mâle. Sa fille, Isabelle, avait épousé en 1420 le valeureux René d’Anjou, qui régnait déjà sur le Comté de Guise et le Duché de Bar. En théorie, rien ne s’opposait donc à ce qu’à la mort de son beau-père, celui-ci devienne duc consort de Lorraine. Mais c’était sans compter sur Antoine de Vaudémont, le neveu de Charles II, pour qui la couronne ducale de Lorraine ne peut se transmettre par l’intermédiaire d’une femme. L’affrontement, qui couve déjà depuis de longues années, en 1424, René était déjà allé assiéger, pendant 37 mois, la forteresse de Vaudémont, est désormais inévitable. Montée en épingle par chacun des deux partis, la crise de succession finit par devenir une affaire d’Etat. René a le soutien de la plupart des seigneurs français. Antoine, lui, est appuyé par Philippe le Bon, le très riche et puissant Duc de Bourgogne.

Portrait de René d’Anjou par Nicolas Froment, détail du Diptyque des Matheron (1474), Paris, Musée du Louvre

Grâce à l’appui de son beau-frère, le Roi de France Charles VII, René d’Anjou parvient à réunir une armée d’environ 4 500 cavaliers et 6 000 fantassins. La troupe, hétérogène et manquant cruellement d’expérience, est dirigée par un certain Arnaud Guilhem de Barbazan, un chevalier rompu au combat. Peut-être même un peu trop rompu. De son côté, Antoine de Vaudémont dispose de 4 000 cavaliers et de 5 000 fantassins. Tous sont commandés par Antoine de Toulongeon, qui n’est autre que le maréchal du Duc de Bourgogne.

Désireux de prendre possession du Comté de Vaudémont, René quitte ses Etats et s’engage plein Sud. Les Bourguignons, eux, cherchent d’abord à l’éviter. Finalement, le 2 juillet 1431, les deux armées se retrouvent face-à-face, le long d’un maigre ruisseau qui coule entre les villages de Bulgnéville et de Vaudoncourt. Le Soleil cogne. Un cerf sort de la forêt, du côté des Lorrains. Ces derniers y voient un signe divin, le présage d’une victoire d’autant plus certaine que leur armée est largement supérieure en nombre. René d’Anjou lance ses troupes à l’assaut des rangs d’Antoine de Vaudémont. Mais elles sont stoppées net par les archers picards que les Bourguignons avaient soudoyés pour l’occasion. La charge, qui devait écraser l’armée d’Antoine, se transforme vite en une mêlée effroyable. La confusion se répand dans les rangs. C’est un massacre !

En une heure, l’affaire est pliée. Barbazan, le commandant lorrain, vient d’être tué. Son allié, Robert de Baudricourt, celui-là même qui avait donné une escorte à Jeanne d’Arc pour qu’elle se rende à Chinon, a préféré prendre la fuite. Comble du déshonneur, René est fait prisonnier ! Antoine de Toulongeon le remet au Duc de Bourgogne, qui le gardera dans ses geôles jusqu’en 1437. Enfermé à Dijon, le brave René aurait alors trompé l’ennui en lisant et en peignant des miniatures. Seul moyen de passer le temps, en attendant que soit réunis les deniers et les florins destinés à payer sa rançon. De son côté, Antoine de Vaudémont exulte. Il se croit désormais seul et unique héritier du Duché de Lorraine. Mais c’est sans compter sur la farouche opposition de Sigismond de Luxembourg, qui se dit prêt à prendre les armes contre le Duc de Bourgogne. Après bien des pourparlers, on parvient à trouver un arrangement. René est libéré, et on prévoit que Ferry, le fils du Comte de Vaudémont, épousera la jeune Yolande, née de l’union de René et d’Isabelle de Lorraine. Ce mariage, qui permet aux Vaudémont de s’approcher un peu plus du trône de Lorraine, finira par donner raison à Antoine. En 1473, c’est le fils de Yolande et de Ferry de Vaudémont qui ceint la couronne ducale de Lorraine, avant de battre, à Nancy et une bonne fois pour toute, ces Bourguignons qui lorgnaient d’un peu trop près sur le pays de Lorraine.

Par son mariage avec l’héritière de Charles II, René d’Anjou aura surtout réussi à fusionner les Duchés de Bar et de Lorraine qui, jusqu’alors, avaient coutume de se livrer à des guerres interminables. A l’issue de la querelle de succession et de la déconfiture de 1431, René est finalement déclaré successeur légitime du Duché de Lorraine. Pourtant, il va rapidement se désintéresser de ce territoire. Il faut dire que si la fortune n’a pas été à ses côtés à Bulgnéville, elle ne lui a pas manqué dans les nombreux héritages qu’il a pu faire, tout au long de sa vie. A sa mort en effet, survenue en 1480, celui que l’on surnomme le « Bon Roy René » est qualifié de Duc d’Anjou, Comte du Maine, Duc de Bar et de Lorraine, Marquis du Pont-à-Mousson, Comte de Provence et de Forcalquier, Comte de Piémont et de Barcelone, Roi titulaire de Sicile, d’Aragon et de Jérusalem et enfin Roi de Naples. Rien de moins ! Un curriculum hors norme, pour un prince éclairé, amateur de livres et de musique et pour qui la mésaventure de Bulgnéville a dû rester une sorte de traumatisme. Ou une leçon de vie, destinée à lui rappeler qu’une chute n’est jamais grave tant qu’on sait se relever.

Rédigé par Kévin GOEURIOT

Historien de la Lorraine, écrivain et professeur d’histoire-géographie pour le Groupe BLE Lorraine.

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