Des monnayages celtiques jusqu’aux ateliers monétaires de Metz, Toul, Verdun, Neufchâteau ou encore Vaudémont, la Lorraine a très largement participé à l’histoire monétaire européenne. La rivalité entre le Royaume de France et le Saint-Empire Romain Germanique a ajouté à ces monnayages des influences qui leur confèrent une grande originalité. Cette autonomie typologique cessa avec le départ du Duc François III pour son nouveau trône de Vienne, laissant place à des émissions monétaires royales françaises uniformisées. Si leur fabrication locale s’arrête sous le Consulat, de nombreuses médailles et jetons illustrent le passé de la Lorraine tout au long du XIXème siècle. Qu’elle soit française ou allemande, la Lorraine vit fleurir, durant la Première Guerre mondiale, un grand nombre de « monnaies de nécessité », libellées en francs ou en pfennigs allemands. Auteurs de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la monnaie qui leur ont valu le titre de chevaliers des Arts et des Lettres, Bruno Collin et Véronique Lecomte-Collin retracent à travers un ouvrage intitulé Les Monnaies de Lorraine ce foisonnement monétaire et la très riche histoire numismatique de la Lorraine.
BLE Lorraine : Pourquoi vous êtes vous intéressés aux monnaies de la Lorraine ?
Véronique LECOMTE-COLLIN et Bruno COLLIN : « Pour une double raison. Tout d’abord parce que, écrivant des ouvrages de numismatiques depuis des années, nous nous sommes rendus compte que, autant il existe pléthore de livres très généralistes sur la monnaie et sa longue histoire, ou des études universitaires très « pointues » sur des émissions locales, autant il n’existait pas d’ouvrages grand public sur l’histoire monétaire des régions françaises. C’est pourquoi nous nous sommes lancés dans cette série. Et la seconde est que ma famille est originaire de Lorraine, de Villers-Laquenexy très précisément. Ce qui m’a permis de me replonger dans mes racines. »

BLE Lorraine : Pourquoi a-t-on découvert autant de trésors en Lorraine ?
VLC et BC : « La Lorraine fait partie des régions extrêmement riches en trésors. C’est surtout à cause de sa situation géographique. Car c’est une région de passage, pour le meilleur et pour le pire. Cela a commencé par les grandes invasions de la fin de l’Empire romain, qui ont souvent forcé les habitants à dissimuler leurs biens les plus précieux pour espérer les retrouver un jour. C’est peut-être le cas des trésors de Senon, en Meuse, découverts par les archéologues fin 2025 et qui comportent des dizaines de milliers de monnaies romaines du IVème siècle. Cela s’est poursuivi au cours de tous les conflits qui ont émaillé l’histoire de la région. Par exemple, lorsque le Duc Charles IV de Lorraine tente de reconquérir son duché, vers 1643, il bénéficie de l’appui de troupes espagnoles. Et on a ainsi découvert un important trésor de monnaies espagnoles, caché sans doute par un soldat avant une bataille. Et, pour l’anecdote, ces pièces provenaient directement des possessions espagnoles d’Amérique du Sud où elles avaient été frappées. Imaginez un peu le voyage ainsi accompli ! »
BLE Lorraine : En quoi les monnaies de Lorraine sont-elles particulières ? Que nous apprennent-elles de l’histoire de la Lorraine ?
VLC et BC : « En fait la Lorraine, qu’on a l’habitude voir aujourd’hui comme une région administrative homogène, était composée de différents pouvoirs, parfois très localisés, allant des duchés aux Trois Evêchés, en passant par des seigneuries ou même des villes qui ont, presque tous, à un moment ou un autre, émis des monnaies. Ce qui offre une situation et surtout une variété, qui sont le reflet de cet éclatement des pouvoirs, que l’on ne retrouve pas nécessairement dans d’autres régions françaises. De plus, la Lorraine a longtemps été tiraillée entre deux grands pôles d’attraction que constituaient le Royaume de France et le Saint Empire Romain Germanique. Par moment, elle a su résister seule à ces luttes d’influence, mais à d’autres périodes, elle a subi des pressions plus fortes d’un côté ou de l’autre. Le monnayage en est la parfaite représentation. Certaines émissions ressemblent étrangement à celles de France et d’autres, comme les grosses pièces d’argent nommées thalers, à celles de la partie germanique. Ce va et vient se retrouvera jusque dans les périodes d’occupation de 1870 à 1945 avec des émissions monétaires locales de monnaies ou de billets libellées en Franc ou en Mark. »
BLE Lorraine : Que symbolisent ces monnaies et en quoi reflètent-elles les enjeux politiques à travers l’histoire ?
VLC et BC : « La monnaie en général est principalement un outil commercial. Le nombre et la diversité des monnaies émises en Lorraine montrent bien l’importance économique de la région. Et leur qualité était telle que, durant certaines périodes, ces monnaies étaient imitées dans des pays voisins. Ces émissions montrent aussi que la Lorraine n’était pas une région économiquement isolée car elles suivent parfaitement le cours de l’évolution du monnayage européen. On y retrouve les mêmes courants qui traversent le continent comme la frappe des florins en or, inventés à Florence en Italie, des thalers germaniques, ou des écus français. Mais, comme cela peut arriver dans certaines régions, la Lorraine aurait pu se contenter d’utiliser le numéraire fabriqué dans d’autres pays. Au contraire, tous les détenteurs de pouvoir (ducs, seigneurs, évêques, villes, etc.) n’ont eu de cesse de faire frapper des pièces à leurs noms, à leurs armoiries, voire à leurs effigies. Car la monnaie est aussi un symbole de leur puissance et un vecteur de communication, voire de propagande, privilégié car utilisé par le plus grand nombre. »
VLC et BC : « Non. Les monnaies locales n’ont pas vocation, ni ambition, à dépasser la zone dans laquelle elles sont émises car elles ont pour philosophie une facilitation des échanges basée sur la solidarité et la proximité. Mais elles sont un complément très utile. Les cryptomonnaies non plus car elles ont, elles, une toute autre dimension, complètement mondialisée cette fois. Et l’évolution de leur cours, complètement erratique et imprévisible en fait plutôt des objets spéculatifs que de véritables monnaies. Elles sont d’ailleurs liées au même type de risque que les cartes bancaires et autres paiements électroniques. Que se passe-t-il le jour où il n’y a plus d’électricité ? Tout le commerce et la vie économique s’arrêtent. On l’a vu en Espagne lors de la grande panne de courant ou à Mayotte à la suite du passage du cyclone. La Banque de France a dû, d’urgence, et en secret, y envoyer un avion de billets de banque pour que la vie économique puisse reprendre. D’ailleurs, la Suède, qui avait décidé de devenir un pays sans espèces (cashless) a fait machine arrière et recommande désormais à ses nationaux de conserver monnaies et billets au cas où. L’exemple ukrainien n’est pas loin. »