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Du Chêne des Suédois aux ravages de la Guerre de Trente Ans en Lorraine

Jacques Callot

« Les grandes misères de la guerre - L'arbre aux pendus », gravure de Jacques Callot (1633) - Musée Lorrain, Nancy

Avec 840 000 hectares de forêts, soit plus de 36 % de sa superficie, la Lorraine est, juste derrière l’Aquitaine et son immense forêt des Landes, la deuxième région la plus boisée de France. Avec le sel, le fer et le charbon, la forêt lorraine a d’ailleurs toujours été l’une des quatre grandes ressources naturelles de la région.

Pendant des siècles, bûcherons, schlitteurs, scieurs de long, charpentiers, charrons, menuisiers et tonneliers se sont appliqués à travailler le bois lorrain, lequel accompagnait nos ancêtres tout au long de leur existence, depuis le berceau, jusqu’au cercueil, tout en leur fournissant également le bois d’œuvre et le bois de chauffage. Le bois lorrain, très estimé, s’exportait même très loin. Plusieurs documents nous font état de trains de bois qui flottaient, le long de la Meurthe, de la Moselle ou de la Sarre, jusqu’en Allemagne, voire jusqu’aux Pays-Bas !

Véritable poumon vert de l’Est de la France, la forêt lorraine est également riche de quelques arbres remarquables. Des spécimens uniques, qui frappent le promeneur par leur taille exceptionnelle ou par les légendes qui leur sont associées. On peut citer, par exemple, le Chêne des Moines, en forêt de Saint-Hubert et dont la stature, altière, domine toute la canopée environnante. Ou encore le Chêne de Saint-Gengoult, à Zimming, qui serait issu du bâton de marche que le brave moine aurait planté, alors qu’il voulait se reposer.

Mais de tous ces arbres remarquables, il en est un qui retient l’attention de l’historien. Certainement parce que le récit qu’on lui associe n’est pas une légende, mais bel et bien un pan entier de l’histoire lorraine. Il s’agit du Chêne des Suédois. C’est à Reyersviller, en Pays de Bitche, qu’il faut aller chercher ce feuillu pas tout-à-fait comme les autres. Là, au bord de la route qui relie Reyersviller à Siersthal se dresse, pareil à un fantôme contorsionné et tourmenté, la silhouette d’un vieux chêne, connu dans la région sous le nom de « Chêne des Suédois ».

Le Chêne des Suédois à Reyersviller dans le Bitcherland (Crédits photo : Vosges du Nord)

Des Suédois, en Lorraine ? Oui … Et rien à voir avec ceux du groupe Abba ou ces autres vendeurs de meubles en kit. Les Suédois auxquels fait référence notre chêne étaient moins pacifiques. Et beaucoup plus cruels.

D’après les récits qui se sont transmis dans la contrée, le chêne de Reyersviller tirerait son nom des troupes suédoises qui, au XVIIème siècle, ravagèrent la région en y commettant mille forfaits. A cette époque en effet, l’Europe est en proie à la Guerre de Trente Ans. La Lorraine, qui est alors un petit duché indépendant encerclé par de puissants et belliqueux voisins, va évidemment faire les frais de ce conflit à la fois religieux et politique. Après quelques années de sursis, dues à la stricte neutralité dont a tenu à faire preuve le Duc Henri II, son successeur, l’impétueux Charles IV, précipite ses Etats dans une guerre épouvantable. Mercenaires allemands, croates et espagnols entrent en Lorraine et ravagent littéralement la région. La France n’est pas en reste. Bien que « fille aînée de l’Eglise », elle s’est rangée aux côtés des Protestants pour tenter de récupérer, en Lorraine, en Alsace et en Franche-Comté, quelques miettes de territoires qui devaient lui permettre, à terme, d’étendre son influence jusqu’au Rhin. De sièges mémorables en occupations déplorables, celle-ci parvient d’ailleurs, au cours du conflit, à prendre peu-à-peu pied en Lorraine, en obligeant le Duc Charles IV à signer quelques honteux traités et en allant jusqu’à le forcer à l’abdication.

Mais de toutes les armées qui ont sillonné la Lorraine durant la Guerre de Trente Ans, ce sont sans nul doute les Suédois qui ont laissé le souvenir le plus épouvantable. En 1635, à Saint-Nicolas-de-Port, ils pillent la ville et incendient la basilique. L’année suivante, à Saint-Pierremont, près de Briey, ils ruinent l’abbaye et vont jusqu’à ouvrir les tombeaux des moines pour voir s’ils ne s’y trouveraient pas quelque trésor à emporter. Ailleurs, ils volent, rançonnent, tuent et violent à tout-va. Tandis qu’à Reyersviller, en Pays de Bitche, ils pendent la population du village de Kirscheidt à un chêne. Tout un village, rayé de la carte depuis, pendu à un arbre ! A un arbre qui, depuis, reste connu dans la contrée, sous le nom de « Chêne des Suédois ».

Quand on arrive au pied de ce chêne de vingt mètres de haut, face au petit crucifix qui en orne le tronc, on songe nécessairement aux gravures du Nancéen Jacques Callot. On songe à ses soldats, armés de piques et de mousquets, à ses mendiants, ses éclopés, ses infirmes et ses « gueules cassées ». On songe, bien-sûr, à la série de gravures intitulées Les grandes misères de la guerre et dans laquelle il représente justement un arbre auquel pendent, comme des fruits trop mûrs, 22 cadavres, dont les vêtements sont en train d’être partagés au jeu de dés.

Le XVIIème siècle lorrain a été, sans conteste, un siècle de fer, au même titre que le XVIème siècle fut, pour la région, un véritable siècle d’or. Les malheurs de la guerre ont suscité, à l’époque, une raréfaction de la force de travail. Avec moins de bras pour cultiver nos champs, les combats ont entraîné la famine, qui a elle-même favorisé le retour de sombres épidémies, comme la peste, le choléra et la tuberculose.

Au total, on estime que, dans certaines parties du duché, la population a diminué de moitié, voire des deux tiers, durant la Guerre de Trente Ans. Pour Richelieu, qui aurait déclaré qu’un bon lorrain est un lorrain mort, ce devait être une aubaine … Pour les historiens lorrains, c’est ce qui s’appelle un génocide.

Rédigé par Kévin GOEURIOT

Historien de la Lorraine, écrivain et professeur d’histoire-géographie pour le Groupe BLE Lorraine.

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