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De la Guerre de 1870-1871 en Lorraine

chevauchée de la mort

La La « chevauchée de la mort » lors de la Bataille de Mars-la-Tour le 16 août 1870 - Musée de la Guerre de 1870 et de l'Annexion de Gravelotte (Crédits photo : Thomas RIBOULET pour le Groupe BLE Lorraine)

Quand il pleut fort, quand on a droit à ce qu’on appelle, en Lorraine, une bonne chaouée, il n’est pas rare d’entendre quelques personnes dire que « ça tombe comme à Gravelotte ». L’expression, à n’en pas douter, fait référence à la terrible bataille qui s’est jouée sur le Plateau de Gravelotte, le 18 août 1870. Mais à quoi fait-elle exactement référence ? Aux obus, qui tombaient drus comme grêle de mars ? Ou aux hommes, fauchés par la mitraille, au milieu de champs que l’on venait tout juste de moissonner ?

On ne peut pas comprendre ce qui s’est passé à Gravelotte le 18 août 1870 sans opérer, au préalable, une rapide remise en contexte. Au début de l’été 1870, l’Empereur des Français Napoléon III s’inquiète à l’idée de voir un Prussien monter sur le trône d’Espagne. Un tel événement placerait en effet la France dans une situation inconfortable, puisqu’elle serait, comme à l’époque de François Ier, encerclée par un potentiel ennemi. Des tractations vont être engagées avec la Prusse, mais celles-ci tournent court. Le chancelier prussien, Bismarck, qui ne souhaite rien d’autre que d’unifier l’ensemble des Etats allemands, provoque l’Empereur Napoléon III en rédigeant une lettre hostile et laconique, restée dans l’histoire sous le nom de « Dépêche d’Ems ». La lettre va mettre le feu aux poudres. Les relations diplomatiques se dégradent. Le 19 juillet, la France, bien que très mal préparée, décide de déclarer la guerre à la Prusse et à ses alliés.

Avancée des armées prussiennes – Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion de Gravelotte (Crédits photo : Thomas RIBOULET pour le Groupe BLE Lorraine)

Les premiers combats ont lieu en Alsace et dans l’Est de la Lorraine avec les Batailles de Wissembourg (4 août), Woerth, Reichshoffen et Spicheren (6 août). Toutes sont catastrophiques pour l’armée française, qui choisit de se replier sur Metz, la principale place fortifiée de la région. Mais les Allemands se lancent à la poursuite des Français. De nouveaux combats ont lieu à l’Est de Metz le 14 août. L’armée française, éprouvée et assez mal commandée, se replie à nouveau, en rive gauche de la Moselle, sur le plateau de Mars-la-Tour. Mais dans sa retraite, elle ne coupe pas les ponts qui enjambent la rivière ! Au matin du 16 août 1870, les soldats français sont réveillés par les canons allemands, qui ont opéré un vaste mouvement de faux. C’est la Bataille de Mars-la-Tour. Bataille épique, qui verra la dernière grande charge de cavalerie de l’histoire puisque ce jour-là, en effet, entre Ville-sur-Yron et la Ferme de Grisières, trois régiments de cavalerie allemands s’élancent, au grand galop et sabre au clair, sur les positions d’artillerie françaises. La « chevauchée de la mort », comme on a pris l’habitude de l’appeler, va permettre aux Allemands de conserver l’avantage. L’armée française, mise à mal, commence alors à se scinder. Une partie file vers l’Ouest. L’autre cherche à se replier sur Metz. Le 18 août, une nouvelle bataille, sanglante, se déroule entre Gravelotte et Saint-Privat. A Saint-Privat justement, on va jusqu’à se battre dans le petit cimetière qui entoure l’église en flammes. Vision dantesque qui présage déjà du pire.

Soldats français – Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion de Gravelotte (Crédits photo : Thomas RIBOULET pour le Groupe BLE Lorraine)

Et le pire arrive. Talonnée par les Prussiens, la première partie de l’armée française, placée sous le commandement du Maréchal de Mac-Machon, se replie vers l’Ouest. Elle est finalement battue à Sedan, le 2 septembre 1870. Au cours du combat, l’Empereur Napoléon III en personne est fait prisonnier. Bien plus qu’une défaite, c’est une humiliation totale ! L’autre partie de l’armée, enfermée dans Metz et placée sous le commandement du Maréchal Bazaine, tente de résister. Quelques sorties, quelques affrontements, mais face à une situation sanitaire qui se dégrade de jour en jour, Bazaine finit par abandonner la place forte, le 28 octobre 1870. Désormais, les Allemands ont quasiment les mains libres pour porter le coup de grâce. Le 18 janvier 1871, dans la galerie des glaces du Château de Versailles, les princes allemands proclament l’avènement du deuxième Reich. Bismarck exulte : il vient de réaliser l’unification des Etats germaniques tout en donnant naissance à une nouvelle nation à laquelle il entend donner un rôle de premier ordre en Europe.

Mais en Lorraine, sur le champ de bataille où gisent, épars, des débris d’armes, de paquetages et d’uniformes, on se prépare déjà à l’Annexion. L’Allemagne réclame l’Alsace et une bonne partie de la Lorraine. Et les tombes des soldats, évidemment, serviront, pour ainsi dire, de bornes-frontières.

Hall du Souvenir, mausolée à la mémoire des combattants allemands à Gravelotte (Crédits photo : Thomas RIBOULET pour le Groupe BLE Lorraine)

Car ils sont nombreux, sur le Plateau de Gravelotte, les monuments qui rappellent le sacrifice de tel ou tel régiment. Erigés, la plupart du temps, avec la pierre locale, ils figurent des aigles, des croix de fer, des soldats ou des guirlandes de chêne. A Mars-la-Tour, seule commune du champ de bataille à n’avoir pas été annexée à l’Allemagne, c’est une lourde sculpture, œuvre de Bogino, qui montre la France en train de soutenir un soldat entre ses bras. Mis en valeur par un sentier historique, tous ces monuments témoignent de la prégnance du fait militaire en Lorraine. Ils sont à mettre en relation, d’ailleurs, avec le Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion. Inauguré en 2014 à Gravelotte, celui-ci offre au visiteur un éclairage saisissant sur cette guerre dont les conséquences allaient marquer durablement le génome même des Lorrains. Car avec l’Annexion, avec cette frontière qui a coupé la province en deux, les Lorrains ont hérité d’une identité complexe mais aussi et surtout, de quelques complexes identitaires.

Rédigé par Kévin GOEURIOT

Historien de la Lorraine, écrivain et professeur d’histoire-géographie pour le Groupe BLE Lorraine.

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