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Histoire de la cancérologie en Lorraine

Le Professeur Thierry Conroy a écrit un ouvrage sur l'histoire de la cancérologie en Lorraine (Crédits photo : ICL)

Oncologue et professeur émérite à l’Université de Lorraine lauréat en 2025 du prix annuel de la Société Européenne d’Oncologie Médicale (ESMO) pour les avancées thérapeutiques obtenues dans les cancers digestifs, le Professeur Thierry Conroy retrace dans un ouvrage de 335 pages richement illustré, intitulé Cent ans de cancérologie en Lorraine, l’aventure humaine et scientifique hors du commun qui s’est déroulée dans notre région entre 1875 et 1975. Celui qui fut directeur général de l’Institut de Cancérologie de Lorraine (ICL) de 2012 à 2022, décrit avec émotion les anecdotes surprenantes qui ont marqué l’histoire de la lutte contre le cancer en Lorraine. A noter que les droits d’auteur du livre sont reversés à l’ICL.

BLE Lorraine : Pour quelles raisons avez-vous décidé de réaliser ce travail de mémoire ?

Professeur Thierry CONROY : « Ce travail est consécutif au centenaire de notre établissement, créé en 1924. Il m’a paru important de faire connaître ou faire de découvrir les pionniers de la lutte contre le cancer en Lorraine tels Alexis Vautrin, Jean Roy ou Claude Chardot et témoigner de la pérennité de leurs valeurs. Le Dr Jean Roy, héros de la Grande Guerre, était un élève de Claudius Regaud, co-directeur et fondateur de l’Institut du radium, futur Institut Curie. Mon Maître, le Pr Claude Chardot, récemment disparu, a construit le Centre Alexis Vautrin (devenu ICL) sur le Plateau de Brabois, avec une unité de lieu propice à l’exercice transversal des disciplines, une spécificité des centres de lutte contre le cancer, prônée cinquante ans plus tôt par Claudius Regaud. »

BLE Lorraine : Quel rôle a joué la Lorraine dans l’histoire de la lutte contre le cancer ?

PTC : « Au XIXème siècle, la Lorraine a fourni des pionniers de l’antisepsie, à l’image du Pr Frédéric Gross, réduisant la mortalité opératoire, puis de la radiologie, comme le Dr Paul Oudin, le Dr Toussaint Barthélémy ou encore le Pr Théodore Guilloz. Au XXème siècle, le Pr Alexis Vautrin, chirurgien, décrit de nouvelles techniques opératoires des cancers, dont certaines sont toujours d’actualité, et propose dès 1906 la création d’une Ligue contre le Cancer. Claudius Regaud, professeur d’anatomopathologie à Lyon et formé aussi à la bactériologie, est mobilisé en 1914 comme chirurgien et médecin-chef des hôpitaux militaires de Gérardmer. Il y dispose de la première voiture radiologique, la radiologie devenant indispensable au repérage des éclats d’obus dans les blessures de guerre. C’est un moment décisif car la radiologie gagne sa place aux côtés de la chirurgie.

Claudius Regaud va rencontrer dans les Vosges Justin Godart, député de Lyon et vice-président de l’Assemblée Nationale, engagé comme ambulancier à Thann puis à Bruyères. Lorsqu’en juillet 1915 Justin Godart est nommé sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, il appelle Claudius Regaud auprès de lui. Leurs actions vont rénover complètement le service de santé des armées. La formation pluridisciplinaire de Regaud, son expérience de la guerre et de ses besoins font apparaître un nouveau concept : la pluridisciplinarité. Radiologues, bactériologues, chimistes, chirurgiens et chercheurs travaillent un temps ensemble. C’est une révolution.

Les succès obtenus, initiés à Gérardmer, vont donner une légitimité à de nombreuses nouvelles disciplines médicales. Lorsque Justin Godart deviendra président de la Ligue Nationale contre le Cancer (LNCC), créée en 1918 et qu’après-guerre Claudius Regaud prendra son poste de radiothérapeute à l’Institut Curie, ensemble, ils pourront appliquer aux traitements des cancers les modalités d’exercice pluridisciplinaire dont ils avaient démontré l’efficacité pendant la Grande Guerre. »

Cent ans de cancérologie en Lorraine
Cent ans de cancérologie en Lorraine (Crédits photo : LIRALEST)

BLE Lorraine : Dans quel contexte tout cela s’est-il opéré ? Quels peut-on faire avec l’émergence de la médecine sociale ?

PTC : « Les difficultés de la prise en charge des soldats atteints de cancer pendant la guerre, le spectre de la dénatalité et du risque d’une nouvelle guerre avec l’Allemagne, la démonstration de l’efficacité du radium et des rayons X pour guérir nombre de patients atteints de cancers, ainsi que l’action de la LNCC ont permis de convaincre les politiques, dont le ministre de l’hygiène Paul Strauss, de créer des hôpitaux spécialisés dédiés au dépistage, aux soins, à la recherche et l’enseignement. Les centres de lutte contre le cancer (CLCC) étaient nés. Les cancers sont alors considérés comme un fléau social, comme la tuberculose ou la syphilis. L’organisation proposée sera proche de celles déjà en place pour les autres fléaux, à savoir : soins aux indigents, dépistage, dispensaires, soins ambulatoires, financement partiel par la philanthropie, mais aussi, et c’est une première en santé, par l’Etat. »

BLE Lorraine : L’Institut de Cancérologie de Lorraine a traité son premier patient la veille de Noël 1925. Comment ce centre reconnu s’inscrit-il dans cette histoire ?

PTC : « Alexis Vautrin était mandataire depuis 1911 d’une importante donation d’une Nancéienne, Mme Françoise Boulanger aux hospices civils, donation destinée à créer un institut de gynécologie associant enseignement et soins pour les femmes pauvres. Les hésitations des hospices à accepter la donation et ainsi valider une spécialité médicale alors non reconnue, à choisir des locaux appropriés, les retards liés à la guerre puis le choix par la direction des hospices d’autres priorités amènent en 1922 les héritiers de Mme Boulanger, décédée en 1920, à demander l’affectation du legs à l’ouverture d’un CLCC à Nancy. Le ministre Paul Strauss avait demandé en novembre 1922 au préfet de Meurthe-et-Moselle la mise en place d’un CLCC dans les plus brefs délais, comme dans les autres villes siège d’une faculté ou d’une école de médecine. Mais la direction des hospices civils estime que la lutte anticancéreuse n’est pas prioritaire et relève de la faculté de médecine, de l’Office d’Hygiène Sociale (OHS) de Meurthe-et-Moselle et de l’aide médicale gratuite départementale. Les soutiens du préfet, du maire de Nancy Henri Mengin et du doyen de la faculté de médecine Paul Spillmann permettent finalement la création du CLCC de Lorraine avec des médecins bénévoles sous l’égide de l’OHS en mars 1924. Chronologiquement, il s’agit du cinquième CLCC après Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Lyon et Strasbourg. Alexis Vautrin avait réuni dans le même bâtiment appartenant aux hospices civils, qui était une ancienne manufacture de chaussures, l’institut de gynécologie Boulanger et le CLCC de Lorraine, permettant une judicieuse mutualisation des équipements. Les travaux durent 18 mois, permettant de traiter le premier patient par radiothérapie fin 1925, après formation à Paris auprès de Claudius Regaud d’un second médecin. Le radium, dont le coût exorbitant atteignait un million de francs le gramme, est financé principalement par les filatures des Vosges en échange de la gratuité des soins pour leurs ouvriers, leurs familles et leurs descendants. Les résultats sont rapidement au rendez-vous et dès 1930, le CLCC de Lorraine peut publier des résultats encourageants de guérison. Le Général de Gaulle, créant par ordonnances une autonomie administrative pour les CLCC le 1er octobre 1945, puis la sécurité sociale trois jours plus tard, permettra l’égal accès à des soins de qualité pour tous, pas seulement pour les plus pauvres. »

L’Institut de Cancérologie de Lorraine – Centre Alexis Vautrin à Vandœuvre-lès-Nancy (Crédits photo : Speculos)

BLE Lorraine : Quel regard et quels enseignements nous apporte votre ouvrage aujourd’hui sur la lutte contre le cancer ? Quels sont les prochains défis à relever et comment l’ICL peut-il y contribuer ?

PTC : « Une poignée d’hommes disposant d’un soutien politique fort a pu soulever des montagnes ! La création du CLCC de Lorraine a été l’occasion d’une remise en cause profonde de la hiérarchie et des organisations médicales marquée par la reconnaissance de l’importance de nouvelles disciplines, dont la gynécologie, et la création dans les années 1950 des premières Réunions de Concertation Pluridisciplinaire (RCP) pour choisir la meilleure stratégie thérapeutique, sachant que les RCP ne sont devenues obligatoires en France qu’en 2003. Des premières interventions chirurgicales en France ont également été réalisées au CLCC de Lorraine, en particulier par les Prs Pierre Chalnot et Claude Chardot. La quadruple mission de prévention, de soins pluridisciplinaires, d’enseignement et de recherche hospitalière des CLCC a par ailleurs ouvert la voie aux hôpitaux du futur. Il faut également souligner le rôle important joué par le bénévolat et la philanthropie pour l’innovation.

Nos équipes peuvent être fières de l’héritage de leurs précurseurs. Elles poursuivent leurs missions avec le même engagement, les mêmes valeurs et le même enthousiasme, en complémentarité avec le CHU de Nancy. L’ICL, reconnu par les experts internationaux de Newsweek comme l’un des meilleurs hôpitaux de cancérologie, participe à des essais cliniques multicentriques nationaux et internationaux, en particulier fondée sur une médecine de précision personnalisée. Ainsi chaque patient bénéficie rapidement des innovations permettant d’améliorer les chances de guérison ou de longue survie. Certaines innovations mises en place et validées par les praticiens chercheurs à l’ICL sont aujourd’hui utilisées dans le monde entier. Même si la médecine de précision fondée sur la biologie moléculaire de chaque tumeur et l’essor de l’immunothérapie ont permis des progrès considérables, il reste beaucoup d’actions à mener, par exemple : travailler sur les facteurs de risque évitables (tabac, alcool, obésité, sédentarité), améliorer la participation aux dépistages ou encore donner accès à une forte expertise pour les cancers rares ou compliqués à soigner. Notre nouveau projet stratégique prévoit entre autres de rendre le patient acteur de son parcours avec nos partenaires des territoires, de tenir compte de l’expérience des patients et de celle des aidants, et d’accélérer la transformation numérique pour simplifier et poursuivre l’évaluation et l’optimisation des processus de prise en charge des patients. Aujourd’hui, l’histoire de la lutte contre le cancer en Lorraine continue à s’écrire avec nos valeurs historiques de qualité des soins, d’innovation, et l’aide de nos bénévoles et de nos donateurs. »

Rédigé par Rédaction BLE Lorraine

La Rédaction du Groupe BLE Lorraine, premier média et think tank indépendant de Lorraine.

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