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La Cité Radieuse de Briey

La Cité Radieuse de Briey (Crédits photo : Claude Humbert)

Quand on parle du Corbusier et de son architecture si particulière, la plupart des gens songent à Marseille et à la Cité Radieuse, vulgairement surnommée, d’ailleurs, la « Maison du Fada ». Et certainement ont-ils raison, dans la mesure où ce bâtiment est incontestablement, de toute l’œuvre de l’architecte, le plus médiatisé. Pourtant, à côté de la Cité Radieuse marseillaise existe, beaucoup plus au Nord, une autre Cité Radieuse, œuvre du même Corbusier et qui, en raison de l’environnement forestier qui l’entoure, est peut-être plus impressionnante, plus poétique et plus radieuse, tout simplement, que sa consœur méridionale.

C’est à Briey, dans ce morceau de Meurthe-et-Moselle qui s’étire, comme le cou d’un canard gavé d’histoire et de vieilles pierres, vers la Belgique et le Luxembourg, à Briey donc, qu’il faut chercher cette autre Cité Radieuse. Oh ! Pas besoin de la chercher longtemps. Parce qu’on la voit de loin. Elle ressemble d’ailleurs à une sorte de paquebot échoué sur l’horizon. Un gros truc de béton, tout blanc, et qui s’avère peinturluré de mille couleurs à mesure qu’on s’en approche. C’est un lieu étrange, curieux même. On pourrait penser qu’il dénote dans le paysage, mais en fait, on s’y est fait. On s’y est même attaché. Avec un peu de mal, quand même, il faut bien le dire.

Car l’histoire de la Cité radieuse de Briey est pour le moins rocambolesque. Dans les années 1950, la France qui se remet lentement de la Seconde Guerre mondiale connaît une rapide hausse démographique et, par voie de fait, une véritable crise du logement. A Briey, comme ailleurs dans le bassin minier de Lorraine, on ne sait plus où loger les cadres et les ouvriers. L’architecte Georges-Henri Pingusson propose alors à la municipalité un projet de quartier, en pleine forêt, qui regrouperait une centaine de logements et une école dans une « Unité d’habitation » censée fonctionner comme une petite ville autonome. En 1955, Charles-Edouard Jeanneret, alias Le Corbusier, prend contact avec les élus briotins. Il parvient à les convaincre de réaliser un vaste bâtiment en béton, résolument inspiré de celui édifié à Rezé en Loire-Atlantique et qui mesurera 110 mètres de long, 19 mètres de large et 70 de haut. Le bloc comprendra 339 appartements, répartis sur 17 étages.

Les travaux démarrent le 3 mars 1959. Ils sont pilotés par André Wogenscky, qui est maître d’œuvre, Le Corbusier restant seulement architecte en chef du projet. Un peu moins de deux années seront nécessaires à la construction. Même si on construit, à la même époque, de vastes barres d’immeubles autour des métropoles lorraines (quartiers de Bellecroix et de Borny à Metz, du Haut-du-Lièvre à Nancy, où se trouve d’ailleurs le Cèdre bleu qui, avec ses 400 mètres de long à l’origine, était la plus longue barre d’immeuble d’Europe !), la Cité Radieuse est loin de susciter l’unanimité. Dans la campagne briotine, on la compare à une verrue. Une horreur que d’aucuns souhaiteraient voir disparaître.

Et c’est presque ce qui va finir par se passer. Les premiers locataires, arrivés en 1961, vont vite déchanter. D’abord parce qu’ils s’aperçoivent de certaines malfaçons dans la construction. Ensuite, parce que les mines du bassin de Briey ne font plus franchement recette. Le chômage augmente, les usines sidérurgiques des vallées de l’Orne et de la Fensch mettent la clé sous la porte les unes après les autres. Bref, la crise s’installe et les résidents n’ont plus toujours les moyens de payer leurs loyers. En 1983, les derniers locataires sont évacués. Décidément, la Cité Radieuse n’aura pas fait long feu. On parle même de la dynamiter.

Mais en 1984, Guy Vattier, nouveau maire de Briey, se lance à corps perdu pour la sauvegarde de ce qu’il estime être une bravoure d’architecture. L’hôpital local reprend une partie du bâtiment et y installe une école d’infirmières. En 1989, la création de l’association Première rue, suivie de la mise en place d’un salon littéraire dédié à l’architecture permet une prise de conscience collective de la valeur de ce patrimoine. Peu à peu, les appartements sont rénovés. Certains d’entre eux sont acquis par des propriétaires privés qui, nostalgiques des Trente Glorieuses, se sont appliqués à meubler leur bien dans le style des années 60 ou 70.

Inscrite au titre des Monuments Historiques depuis 1993, la Cité Radieuse de Briey est aujourd’hui un témoin incontournable, dans le Pays Haut, de ces années bonheur où l’on bétonnait à tout-va. Trente Glorieuses, suivie, en Lorraine peut-être un peu plus qu’ailleurs, de Trente Anxieuses. Mais après tout, la Cité Radieuse, que Le Corbusier a construit à Briey, n’est-elle pas une preuve de plus qu’un phénix finit toujours par renaître de ses cendres et que tout échec peut, tout ou tard, être surmonté ?

Rédigé par Kévin GOEURIOT

Historien de la Lorraine, écrivain et professeur d’histoire-géographie pour le Groupe BLE Lorraine.

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