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Retour sur le malaise lorrain d’après-guerre

Retour sur le malaise lorrain d’après-guerre
Crédits Photo : « Le Souvenir », sculpture en bronze de Paul Dubois symbolisant la Lorraine et l'Alsace, sur la Place Maginot à Nancy (Pierre Lescanne)

Le nouvel ouvrage de Pierre Brasme, Vice-président de la Société d’Histoire de Woippy, intitulé De la Lorraine allemande à la Moselle française 1918-1919, permet de remettre la lumière sur un sujet tabou cent ans après. Le retour dans le giron français des territoires lorrains annexés a en effet conduit à ce que l’on a appelé le malaise lorrain.

Le 11 novembre 1918, la signature de l’Armistice à Rethondes dans le wagon du Maréchal Foch en forêt de Compiègne mit un terme à la Première Guerre mondiale et à 47 ans d’occupation allemande d’une partie de la Lorraine. L’actuel département de la Moselle correspond ainsi à une frontière uniquement militaire, celle de l’avancée des troupes prussiennes. En effet, suite à la défaite de 1871, une partie des départements lorrains de Meurthe, de Moselle et des Vosges fut annexée au Reich. D’où l’appellation Elsaas-Lothrigen par les Allemands. Auparavant, les villes de Longwy et de Sarrebourg étaient par exemple respectivement dans les départements de la Moselle et de la Meurthe. L’appellation « Alsace-Moselle » fut quant à elle introduite, entre autres, par l’administration française après-guerre pour réduire et simplifier une histoire complexe.

En Alsace et en Lorraine annexées, les années de guerre de 1914 à 1918 furent particulièrement éprouvantes, puisque synonymes de restrictions et de privations. Mais, alors que début novembre 1918, le front commençait à se rapprocher de Metz avec l’arrivée des alliés au Sud de Pagny-sur-Moselle, la ville fut embarquée dans un mouvement révolutionnaire. Venus de Kiel, cité portuaire du Nord de l’Allemagne, des marins débarquèrent à Metz et désarmèrent les soldats sans que les autorités militaires ne réagissent. Un comité provisoire du Conseil des Soldats et des Ouvriers fut instauré et le drapeau rouge hissé sur l’Hôtel de Ville. Mais cette tentative de révolution capota et le désordre gagna rapidement la ville. A tel point que le Général Pershing entendait reprendre l’offensive et entrer dans Metz le 11 novembre au moment où fut signé l’Armistice. L’Article 2 de celui-ci ordonna aux troupes allemandes d’évacuer l’Alsace-Lorraine dans un délai de quinze jours. Plusieurs documents et témoignages montrent des soldats allemands errer sans arme dans Metz le 17 novembre. Le lendemain, les révolutionnaires déchus quittèrent la ville. L’entrée des troupes françaises le 19 novembre 1918 fut célébrée à Metz par des manifestations de joie. La ville fut néanmoins officiellement réintégrée à la France le 8 décembre 1918. Cela dit, l’euphorie retomba vite. Un avion de l’armée française s’écrasa en effet sur l’actuelle Place de la République, noire de monde, le jour de l’entrée des Poilus, faisant trois morts et quatre blessés graves. Mais le drame fut passé sous silence par les quotidiens nationaux pour ne pas gâcher la fête de la libération. Les journaux locaux, tels que Le Messin, Le Courrier et Le Lorrain, éludèrent quant à eux la tragédie en quelques lignes seulement dans leurs colonnes.

Aussitôt les territoires lorrains et alsaciens libérés, les autorités françaises instaurèrent l’administration et la législation françaises. Pendant que le commissaire de la République Léon Mirman menait une politique de dé-germanisation, Clémenceau nomma Alexandre Millerand pour mettre en œuvre une assimilation à marche forcée. Mais en voulant aller trop vite et trop loin, les dirigeants français, peu au fait des spécificités locales issues notamment des lois allemandes, commirent des erreurs qui conduisirent dès la fin de l’année 1918 à une véritable désillusion à l’origine du malaise lorrain, souvent oublié au profit du seul malaise alsacien.

Pour comprendre comment les Lorrains annexés passèrent de la joie au désenchantement, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Il faut ainsi savoir que des Allemands d’origine allemande issus d’autres provinces de l’Empire étaient venus s’installer en Lorraine annexée. A la libération, la plupart d’entre eux furent chassés et spoliés. Rien qu’à Metz, on estime qu’il y avait 40 % d’Allemands parmi les habitants. De nombreux couples mixtes s’étaient également formés et une partie de la population ne parlait pas correctement le Français. Alors que les Messins de souche manifestaient leur joie en renversant les statues de Guillaume Ier sur l’Esplanade, du Prince Frédéric-Charles au Jardin Boufflers, de l’Homme de Fer Boulevard Poincaré ou encore de Frédéric III Place Mondon, les Messins d’origine allemande, dont certains étaient nés à Metz, faisaient profil bas. Par ailleurs, l’administration française organisa des commissions de triage et instaura dès décembre 1918 des cartes de circulation marquées des lettres A, B, C et D selon le degré supposé d’appartenance des Lorrains à la France. Certains Mosellans suspectés pour leurs sentiments germanophiles, leur comportement ou leurs propos tenus pendant la guerre, furent expulsés.

Alors que le député autonomiste Robert Schuman œuvrait pour faire entendre la voix de la Lorraine à l’Assemblée Nationale, moins de 20 % des Allemands installés en Lorraine annexée en 1914 auraient échappé à l’expulsion. Cet exode massif de forces vives bouleversa la situation économique et politique dans les territoires récupérés. Le malaise lorrain se nourrit enfin de l’incompréhension des tentatives d’introduction de la laïcité à l’école. La France avait en effet promulgué la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat le 9 décembre 1905, pendant qu’une partie de la Lorraine était annexée au Reichsland. Avant qu’une autre annexion, c’est fois-ci au IIIème Reich, beaucoup plus brutale, ne surviennent un peu plus de vingt plus tard …

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